L'annonce, la semaine dernière, de la fermeture du bloc opératoire de l'Hôpital Pourtalès, à Neuchâtel, a mis en évidence le manque de personnel dont souffrent les hôpitaux. Dans ce canton, qui rétribue chichement ses infirmières, le problème est aigu. Mais la situation n'est guère différente dans les hôpitaux de la chaîne du Jura. A écouter les directeurs des établissements, qui s'arrachent les cheveux pour trouver des infirmières instrumentistes ou anesthésistes, le problème serait européen, si ce n'est mondial, puisqu'il devient difficile par exemple de recruter au Canada, aussi. Salaires trop bas, stress, conditions de travail épuisantes ou peu motivantes, et horaires irréguliers expliquent cette crise des vocations…

«La fermeture du Service d'urgence de Pourtalès n'est que la pointe de l'iceberg. Depuis 1997, le manque de personnel qualifié a doublé en Suisse. On estime entre 1300 et 2000 les postes inoccupés», explique Blaise Guinchard, le secrétaire de l'ASI (Association suisse des infirmiers) pour les cantons de Neuchâtel et du Jura. Tout le problème est de savoir à quoi sert une infirmière. En salle d'opération, on comprend facilement son rôle qui est de seconder le chirurgien. Dans le secteur des soins, la relation avec le malade n'est plus ce qu'elle était, faute de temps; et, dans le terrain, les infirmières n'osent pas ébaucher un acte médical sans obtenir le blanc-seing d'un médecin, ainsi que le prescrit la LAMal pour accorder ses remboursements.

Niveau théorique de plus en plus poussé

«Le niveau théorique des écoles d'infirmières est de plus en plus poussé, mais elles doivent continuer d'obéir sans discuter aux médecins, et les conditions de travail sont de plus en plus déplorables», note Blaise Guinchard. Cela pourrait expliquer la crise des «vocations», encore que ce mot soit mal accepté car il rappelle les bonnes sœurs dévouées qui peuplaient autrefois nos hôpitaux et ne coûtaient pas cher. Mais même aujourd'hui, les infirmières sans cornette ne peuvent pas être accusées de creuser le déficit du système de santé. A Neuchâtel, elles reçoivent 4058 francs bruts, plus 300 francs d'indemnités selon leurs horaires. C'est à peine mieux qu'en Valais (3980 francs), mais moins bien que dans le Jura (4265 francs), et loin derrière l'Hôpital cantonal de Genève, qui offre 4934 francs.

Si tout le monde s'accorde à déplorer la modestie des salaires, chacun reconnaît que ce n'est pas le seul problème. Tant Jean-Claude Châtelain, directeur de l'hôpital du Jura bernois à Moutier, qu'Antoinette Brazzola, infirmière cheffe de l'hôpital de La Chaux-de-Fonds, n'imputent pas les difficultés de recrutement au niveau des salaires versés en Suisse. Certes, les frontalières permettent aux hôpitaux de la chaîne du Jura de continuer de tourner, mais les Françaises sont rares dans les salles d'opération. Pour pouvoir y pénétrer, il faut avoir suivi quatre ans d'école d'infirmière, plus deux ans de formation spécifique. Ce qui nous fait six ans d'études après le bac ou une maturité professionnelle pour toucher un salaire de quelque 4000 francs.

Infirmier chef de l'hôpital de Delémont, Jean-Paul Moll paraît avoir trouvé l'antidote aux problèmes salariaux et de recrutement: «Il faut faire valoir autre chose qu'une place avec un salaire.» Dès lors, le Jura vend bien ses établissements: qualité de vie, temps partiels, etc. D'ailleurs, 66% du personnel soignant de l'hôpital de Delémont travaille à temps partiel. «Une infirmière occupée à 100% est souvent exténuée en fin de semaine. Si elle peut travailler à 80%, c'est l'idéal», relève Jean-Pierre Moll. Mais ce n'est pas tout: «Il faut être à l'écoute des gens, devancer leur départ.»

Le Jura suscite des vocations

Le Jura a la chance de posséder une école de soins infirmiers à Delémont, et celle de Saint-Imier n'est pas loin. Cela suscite des «vocations». Les jeunes filles jurassiennes sont attachées à leur coin de pays, et une quinzaine d'entre elles arrivent sur le marché de l'emploi chaque année, à la fin septembre. Les jeunes infirmières motivées ont l'assurance de trouver du travail. Reste à conserver ce personnel qui demande encore une dizaine de mois de formation pour être vraiment au top. «Le personnel se préoccupe peu des aspects administratifs, déplore Jean-Pierre Moll. Il faut lui dire ses droits. Dire à une infirmière qu'elle peut prendre six mois de congé non payés après son congé maternité et qu'elle retrouvera son job à son retour. Je suis d'avis que l'on ne peut pas soigner si l'on ne se sent pas bien.»