Le climat serait-il en train de changer autour de l’affaire libyenne à Genève? Suite à la visite d’Hannibal Kadhafi à l’otage suisse Max Göldi dans sa prison de Tripoli (LT du 02.03.2010), des voix s’élèvent pour réclamer une condamnation du Conseil d’Etat au sujet de la publication des photos d’identité judiciaire d’Hannibal dans la Tribune de Genève en septembre 2009. Alors qu’Amnesty International confirmait hier que la demande de grâce a été déposée concernant Max Göldi, un tel geste serait bienvenu et ne remettrait pas pour autant en cause le soutien de l’exécutif à sa police lors de l’arrestation du fils du colonel, dit-on. Mais les regards se tournent aussi vers les autorités judiciaires, accusées de faire traîner l’enquête sur la fuite qui a permis la diffusion des clichés incriminés.

«L’exécutif peut intervenir»

Membre de la commission de politique étrangère du Conseil national, le socialiste Carlo Sommaruga appelle l’exécutif à prendre clairement position: «Le gouvernement peut intervenir pour déplorer vivement la fuite qui a permis la publication des photos d’Hannibal Kadhafi et affirmer que des mesures administratives seront prises quand le coupable sera retrouvé. C’est quelque chose qu’il peut faire», insiste le parlementaire. Qui ajoute que le Conseil d’Etat devrait aussi reconnaître que «l’affaire a montré qu’il y avait des lacunes dans le système de traçage des fichiers. Il peut s’engager à faire en sorte qu’à l’avenir le respect de la vie privée soit assuré.»

Conseiller national Vert, Antonio Hodgers affirme que «la responsabilité de l’Etat de Genève est en cause concernant la fuite. Il aurait dès lors dû la critiquer clairement». Le parlementaire estime en revanche qu’il serait inopportun de s’excuser aujourd’hui sur ce point, «ce serait céder au chantage de la Libye et s’humilier encore».

Hier, comme les autres jours, le président du Conseil d’Etat, le radical François Longchamp, ne souhaitait pas commenter les derniers développements de l’affaire. Le gouvernement a toutefois déjà fait connaître sa position par le passé: le 28 octobre 2009, il avait «déploré», lors d’un point de presse, la publication des photos. Le 4 novembre 2009, c’est l’ex-ministre socialiste Laurent Moutinot, alors chargé de la Police, qui avait qualifié d’«inadmissible» le fait que les clichés aient été transmis.

Refaire une déclaration similaire ne constituerait donc pas une mise en cause de la ligne tenue jusqu’à présent. Le Conseil d’Etat, qui tient aujourd’hui sa réunion hebdomadaire, ne manquera sans doute pas d’aborder le sujet. D’autant que Max Göldi lui-même a critiqué depuis sa prison le fait que le responsable de la fuite n’ait pas encore été identifié.

«Pas si compliqué»

Sur cet aspect du problème, les griefs s’adressent aux autorités judiciaires, montrées du doigt pour leur lenteur: ouverte il y a près de six mois, l’enquête n’a débouché sur aucune inculpation. Pour le conseiller national libéral Christian Lüscher, la critique doit dès lors viser Daniel Zappelli plutôt que le Conseil d’Etat: «Le procureur général n’a communiqué que très tardivement sur l’affaire. Il faudrait maintenant que la justice fasse preuve de transparence sur les moyens techniques mis en œuvre dans cette enquête.»

Dans l’impasse et sous pression, le pouvoir judiciaire avait envoyé le 18 février un communiqué pour souligner sa «détermination» à poursuivre l’enquête (LT du 19.02.2010). Aujourd’hui, Daniel Zappelli réaffirme au Temps que l’affaire constitue à ses yeux «une priorité» (lire ci-contre).

Il n’empêche. A Genève, l’impatience domine: «Cela ne doit pas être si compliqué et pourtant, ça n’avance pas très vite. Peut-être que l’on connaît le nom de l’auteur de la fuite mais qu’on préfère le taire», avance le président des libéraux, Michel Halpérin. «Il y a forcément des traces de la fuite, renchérit le conseiller national UDC Yves Nidegger. Mais dans cette affaire, le Palais de justice est un peu coincé. Il serait plus judicieux de faire une enquête rapide en faisant tomber deux ou trois têtes au Palais, et partout où des responsabilités sont engagées. Certains doivent être congédiés, même au Parquet.»

L’ONU interpellée

Même incompréhension du côté d’Antonio Hodgers: «De bons informaticiens doivent pouvoir retrouver les adresses IP qui ont consulté les fichiers! Je suis surpris par la nonchalance de la justice.»

Reste à savoir si l’attitude de Genève pèse réellement dans la sortie de crise. Porte-parole d’Amnesty International, Manon Schick tient à rappeler que «dans cette affaire, il ne faut pas se tromper de responsable: ceux qui ont retenu les deux Suisses en Libye sont les autorités libyennes.» C’est également Tripoli qui multiplie les déclarations belliqueuses, ajoute Yves Nidegger: le parlementaire a déposé au Conseil national une question urgente réclamant que le Conseil de sécurité des Nations unies soit saisi suite à l’appel au djihad du colonel Kadhafi contre la Suisse.