Tessin

Les «Maldives du Tessin» prises d’assaut 

Devenu une destination de rêve depuis deux semaines pour des milliers de visiteurs venant de la Lombardie voisine, le fragile Val Verzasca découvre le tourisme de masse. A la joie des uns, au grand dam des autres

Le sauvage Val Verzasca, dont les eaux ont été classées par le National Geographic parmi «les dix plus belles du monde» risque-t-il d’être détruit par l’afflux soudain des touristes? Ce paradis fait l’objet d’une fréquentation en masse depuis qu’une vidéo a loué ses charmes, début juillet, auprès du public lombard notamment.
Roberto Bacciarini, maire de Lavertezzo, la localité envahie par les curieux, fait une réponse catégorique: «Absolument pas! Selon les patrouilleurs qui contrôlent les rives et le lit de la rivière, la situation est normale et il n’y a aucun risque de pollution, les eaux étant continuellement renouvelées.»

L’édile se veut optimiste: «Remettons les pendules à l’heure. Le boom que vit notre vallée ces dernières semaines n’est pas seulement dû à la vidéo publiée sur Internet – un excellent vecteur publicitaire bien sûr – mais s’explique aussi par l’ouverture du nouveau tunnel ferroviaire du Gothard et l’introduction de la Ticinocard. Ce pass permet aux touristes séjournant au Tessin de disposer gratuitement des transports publics dans tout le canton. Ainsi, le réseau des bus postaux est actuellement surchargé.»

«Lavertezzo comme Rimini»

Publiée sur YouTube et Facebook notamment, la vidéo dont parle le maire a été réalisée au début de juillet par un jeune blogueur milanais et vue deux millions et demi de fois. Devenu «viral», le petit film a été tourné à la hauteur du pont romain qui surplombe les eaux transparentes de la Verzasca. On y voit le jeune homme et ses amis plonger dans la rivière, nager en profondeur parmi les rochers qui tapissent le lit du cours d’eau. «Les Maldives, à une heure de voiture de Milan, venez voir cet endroit merveilleux», lance en conclusion le blogueur.

Nous ne voulons pas de gens qui laissent traîner des papiers et des mégots de cigarettes et qui, de surcroît, ne consomment rien

L’appel a été promptement entendu. Durant le week-end, le hameau de Lavertezzo, à un quart d’heure de voiture en dessus de Locarno, a été envahi par des milliers de touristes. Venus en voiture, en moto, par cars entiers, ils se sont déversés le long de la rivière, ont étendu leurs linges de bain sur les rochers, ont organisé des grillades, ont parqué leurs véhicules un peu partout. «Lavertezzo comme Rimini» titrait le lendemain la presse locale, photos suggestives à l’appui.

Tout le monde ne partage pas l’enthousiasme des visiteurs, ni l’optimisme du maire. «Nous ne voulons pas de gens qui laissent traîner des papiers et des mégots de cigarettes et qui, de surcroît, ne consomment rien», accuse un restaurateur du coin qui veut garder l’anonymat. Bien qu’un de ses confrères lui rétorque: «Tous les touristes sont bienvenus, d’où qu’ils viennent.»

Tourisme du sud plus bruyant

La polémique a rapidement pris de l’ampleur, divisant les Tessinois en adversaires et partisans du tourisme de masse. De tout temps habitués aux promeneurs discrets venus de Suisse alémanique et d’Allemagne notamment, les habitants du Val Verzasca ont été brusquement confrontés à un tourisme venu du sud, un peu plus bruyant et moins discipliné.

«Comme chaque année» renchérit Roberto Bacciarini, «les touristes germanophones sont nombreux et c’est tant mieux pour notre vallée si elle a un tel succès en Lombardie, qui compte un bassin de 9 millions d’habitants. Personnellement, je suis satisfait et je déplore l’attitude polémique de certains politiciens locaux. J’espère que cet engouement pour le Val Verzasca et sa nature ne sera pas passager et, contrairement à ce que disent certains pessimistes, ici à Lavertezzo la saison touristique n’a jamais été aussi bonne.»

Visiteurs romands encore rares

Et le maire de souligner que des mesures ont été promptement adoptées pour mieux gérer le trafic routier et l’organisation des places de parc. «Nous collaborons dans cette optique avec la Fondation Val Verzasca, constituée il y a dix ans. Pour le reste nous avions déjà apposé les avis d’appels à la prudence et à la propreté que nous affichons chaque été.» Rigolard, Roberto Bacciarini conclut: «Nous attendons maintenant les visiteurs romands, encore rares par chez nous!» 

Saverio Foletta, secrétaire de la Fondation Val Verzasca, qui prône un tourisme doux, explique que sa fondation s’occupe de gérer les 1200 places de parc de la vallée depuis 2013. «Nous veillons aussi au maintien de l’ordre, à la surveillance des rives et au contrôle des accès à la rivière. Nous ferons notre possible pour améliorer notre offre.»

Musée consacré à l’histoire des petits ramoneurs locaux

Sonogno, le dernier village de la vallée, est un petit bourg qui est connu loin à la ronde pour son musée consacré à l’histoire des petits ramoneurs locaux. Au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe même, ces enfants quittaient leurs familles pour aller louer leurs services en Italie du Nord où il leur arrivait de trouver la mort. Leur odyssée a été racontée par l’écrivaine Lisa Tetzner dans son livre I fratelli neri (Les Frères noirs).

Au détour d’une ruelle pavée, nous croisons Gloria, 53 ans, une journaliste équatorienne qui a épousé un Tessinois et vit à Lugano une partie de l’année: «Je me souviens du Val Verzasca comme il était il y a des années, habitué à un tourisme à taille humaine. J’estime qu’il faut le préserver des vacanciers de masse, qui risquent bien de le gâcher!»

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