L'exubérant François Lachat, grand argentier jurassien jusqu'en 1994, accompagnait la présentation de comptes cantonaux positifs d'un savoureux verre de vin blanc. Le rituel a duré jusqu'en 1990. Il avait même gratifié ses concitoyens d'une petite baisse d'impôts, à la suite du bénéfice record de 3,8 millions en 1988.

En pleine tourmente financière, un autre démocrate-chrétien lui a succédé en 1995, l'austère Gérald Schaller. Le nouveau ministre des Finances n'a émis qu'un prêche: tout subordonner au rétablissement de l'équilibre du compte de fonctionnement. Malgré l'embellie entrevue depuis 1998, ternie par les effets de la recapitalisation de la Banque cantonale, il taxait jusqu'il y a peu d'irresponsables les chantres d'un allégement du lourd fardeau fiscal jurassien. Il a même laissé moisir dans un tiroir une initiative exigeant une diminution des valeurs locatives.

La stratégie de Gérald Schaller porte ses fruits: les comptes 2000 du Jura dégagent un bénéfice record de 4 millions. Le ministre n'est pourtant pas homme à se laisser griser par l'euphorie. Mercredi à Delémont, au moment de dévoiler le résultat comptable, il n'y avait qu'une bouteille d'eau minérale sur la table.

Le boni officiel de 4 millions cache même une réalité plus reluisante. Le ménage jurassien a produit en 2000 un bonus de 46,6 millions, sur un total de recettes de près de 600 millions. Après avoir payé rubis sur l'ongle des investissements pour 37,6 millions, il subsiste un solde positif de 9 millions, affecté au remboursement de la dette. C'est la première fois que le Jura présente un taux d'autofinancement des investissements supérieur à 100%. Il atteint 124%.

Trois phénomènes ont contribué à aboutir à ce résultat: malgré l'accroissement des effectifs de l'administration (+17 postes, dont 10 à la police, pour un total de 790) et une hausse de 15 postes au sein du personnel enseignant (870 au total), le montant des charges est conforme au budget. L'embellie provient de deux sources: le Jura a encaissé 10 millions de parts fédérales supplémentaires qu'il n'avait pas budgétisées au titre de l'impôt anticipé et de l'IFD. Ses propres recettes fiscales sont supérieures de 9 millions aux prévisions, dont 8 millions pour les personnes morales. «Des entreprises au bénéfice de privilèges fiscaux sont à présent soumises à l'impôt», explique Gérald Schaller. Au total, le canton a encaissé 25,6 millions supplémentaires, qui couvrent largement l'insuffisance de financement de 16,6 millions prévue au budget.

S'il avoue «un plaisir que je ne chercherai pas à dissimuler» à présenter la bonne santé financière de son canton, le ministre des Finances s'empresse de poser toute une série de garde-fous pour éviter de chavirer dans la béatitude. Il craint toujours que l'édifice vacille. «A près de 500 millions, notre dette est trop élevée, justifie-t-il. La charge d'intérêt représente 10,2% des recettes fiscales, contre 8,4% en moyenne suisse. Une variation des taux d'intérêt peut nous coûter cher.» Le grand argentier évoque encore l'évolution conjoncturelle et, surtout, la volatilité des reports d'impôts fédéraux. La part jurassienne à l'impôt anticipé a rapporté 20 millions en 2000, contre 5 en 1999 et 18 en 1998.

En fait, Gérald Schaller reprend vite son discours circonspect: «L'objectif gouvernemental est de maintenir les efforts pour assurer une situation financière durablement équilibrée. Nous avons jugé judicieux de profiter du bonus de 2000 pour amortir la dette.»

En sortant de la présentation officielle des comptes, le ministre finit tout de même par lâcher quelques éclats de rire. A ceux qui, sur le ton de la plaisanterie, lui demandent sur quel thème il fera campagne pour sa réélection en automne 2002, s'il doit abandonner ses discours sur l'austérité, il susurre: «Je défendrai la baisse des impôts!» La promesse est officielle: devant le parlement, il a cautionné l'objectif de réduire la pression fiscale pesant sur la classe moyenne et les familles. Modérément!