Vendredi 31 octobre 2014, 6 h du matin. Les frères B. et S. «empruntent» un petit bateau de pêche sur la plage d’Ostional, au Nicaragua, pour rallier le Costa-Rica tout proche. Ils laissent, bien visible, une enveloppe de 350 dollars US au propriétaire pour la perte à venir de son outil de travail. Ils ont peur, alors ils fuient. «Le Nicaragua est plein d’histoires de disparitions», dit l’aîné (35 ans).

Une demi-heure de traversée et la fin heureuse d’une fuite qui les a vus quitter en catimini la capitale Managua, changer trois fois de véhicules et voyager dans un bus de brousse chargé de volailles. Ils ont prévenu leurs parents qui habitent Plan-les-Ouates: «Vous n’aurez pas de nouvelles de nous pendant 24 heures, nous avons ôté les puces de nos téléphones pour ne pas être repérés.»

On leur a dit qu’ils avaient la police des frontières à leurs trousses et que leurs photos étaient placardées. Ils craignent surtout Carlos Robelo Raffone, ambassadeur du Nicaragua en Suisse et auprès de l’ONU, leur ancien ami, désormais leur ennemi. Ils sont soupçonnés de blanchiment d’argent et d’organisation de réseau de prostitution. «Des accusations montées de toutes pièces», clament-ils. Ils débarquent à Cointrin le 4 novembre, épuisés. Ils ont envie de raconter leur histoire «pour prévenir des dangers encourus au Nicaragua pour les investisseurs étrangers».

Restaurant «El Gusto»

B. (30 ans) s’y est rendu le premier, en 2010. Il venait d’achever l’école hôtelière de Lausanne. Il prend la gérance d’un hôtel à Managua. Son frère le rejoint en mars 2013. S., qui a travaillé 14 ans dans la finance, possède un peu de liquidités.

Il a fait connaissance à Genève de l’ambassadeur Carlos Robelo Raffone qui l’aide à obtenir un permis d’établissement pour cinq ans, avec l’assentiment d’Ana Isabel Morales, ministre de l’Intérieur, amie de Carmen, l’épouse de Carlos. Les deux frères constatent que le diplomate de 42 ans est aussi un homme d’affaires qui possède à Managua une entreprise de négoce dans l’or et une autre de microcrédit. «A 25% d’intérêts par mois», souligne S..

Carlos leur propose de racheter et rénover un restaurant qu’ils vont baptiser «El Gusto». Les actions sont réparties entre Carlos pour 34%, B. et S. pour chacun 33%. B. en est le gérant. «El Gusto» ouvre le 31 décembre 2013 et devient vite l’une des meilleures tables de la capitale.

Changement d’état d’esprit

Les mois suivants, les deux frères notent un changement d’état d’esprit chez leur associé. S. explique: «Carlos a observé qu’«El Gusto» devenait un lieu réputé et il s’est senti coincé car il n’y est pas majoritaire. Que deux petits Suisses aient bâti une si belle affaire l’a sans doute humilié. Carlos est un personnage autoritaire, sa famille est influente dans son pays. Il est devenu agressif. Un soir, il s’est présenté au bar ivre, a giflé une cliente et a donné un coup de pied à un employé. On l’a remis en place. Sa femme venait souvent dîner avec des amis mais elle a commencé à ne plus régler la note. J’ai fini par le lui dire publiquement, elle m’a craché au visage. Leur plan était de salir la réputation de l’établissement.»

Joint par téléphone, Carlos Robelo Raffone affirme que l’établissement a vite périclité: «Managua est une petite ville, les gens sont venus au début par curiosité. J’ai rapidement demandé un audit car les chiffres étaient à la baisse. Les frères me demandaient de mettre à chaque fin de mois, de 4000 à 6000 dollars US environ.»

Le 27 octobre, l’ambassadeur accompagné de deux policiers haut gradés, de son avocat et d’amis, notifie aux deux frères leur sortie d’«El Gusto» pour le 2 novembre. «Ils ont laissé entendre que nous blanchissions de l’argent dont la source était un réseau de prostitution en Suisse», dit B.. Le diplomate étaie son accusation en évoquant une page internet vouée à une société d’escort-girls, accueillie sur le site memobooker.com que S. a créé à Genève avec un associé. «C’est un portail d’e-commerce avec un annuaire d’entreprises locales, des concessionnaires, des voyagistes, des restaurants. La société d’escort-girls est une entreprise comme une autre, dont l’activité est tout à fait légale», justifie S..

«Légale en Suisse, pas chez nous et je ne voulais surtout pas être mêlé à cela, répond Carlos Robelo Raffone. S. a développé une industrie de la prostitution à Managua via memobooker, avec l’organisation de casting pour des jeunes femmes de 20 à 35 ans. Le Nicaragua est un pays pauvre, il a voulu exploiter cette pauvreté.» Accusation réfutée par les deux frères.

Visa annulé

La tension monte et Carlos fait retirer à S. son permis de port d’arme et son Glock (pistolet). «Tout le monde a une arme au Nicaragua», commente le frère aîné. Le 29 octobre, trois policiers de l’immigration se rendent au domicile privé des deux frères et les escortent jusqu’au ministère de l’immigration. Ils appellent leur représentante consulaire et leur avocate.

Pendant 5 heures, celles-ci ne pourront pas parler avec les deux frères. Il leur est signifié par le directeur des frontières que leur visa est annulé et qu’ils ont cinq jours pour quitter le pays. Les motifs sont: oubli d’informer l’immigration d’un changement d’adresse privée et une autorisation de résidence de B. non conforme. «Nous avons fui Managua car nous avons pensé que la prochaine démarche de Carlos serait de nous faire jeter en prison, raconte B. Cela n’a pas manqué, car le lendemain, notre avocate nous informait qu’un ordre d’arrêt verbal avait été émis à nos noms pour crime organisé.»

S. enchaîne: «Nous avons de sérieux soupçons sur les mœurs de la famille Robelo Raffone, ça nous a poussés à partir le plus rapidement possible.» Un diplomate étranger les a par ailleurs convaincus de se mettre à l’abri car «ils pourraient se faire tuer».

La version de l’ambassadeur

La version de l’ambassadeur est tout autre: «Les autorités du Nicaragua auraient pu renvoyer B. et S. à cause de leur business autour de la prostitution. Elles l’ont fait à cause de l’irrégularité de leur situation administrative. Cinq jours leur ont été accordés pour réunir leurs affaires et quitter ainsi le Nicaragua honorablement.»

B. et S. ont préféré fuir la capitale. L’ambassadeur a là aussi une interprétation: «Les garçons sont sortis illégalement du Nicaragua parce qu’ils avaient reçu de fausses informations. Leur pire ennemi est en fait leur avocate qui a inventé des menaces et une mise en danger imminente afin de profiter de leur départ précipité. Je sais qu’elle a saisi beaucoup d’argent chez eux, leur voiture et un scooter.»

Un scénario totalement invraisemblable, selon les deux frères qui disent être chaque jour en contact avec l’avocate en question. B. et S. ont perdu un demi-million de dollars investis au Nicaragua et tous leurs biens personnels. Ils se disent confiants que justice leur sera rendue lorsque le gouvernement du Nicaragua aura terminé son enquête.

■ Article modifié le 25 août 2015

A la demande des deux principaux concernés, nous avons supprimé la mention de leur nom