Succession de plis harmonieux, de bosses et de creux bien marqués, recouvert de vastes forêts et de prairies multicolores, le Jura se laisse facilement aborder pour une balade. «Mais aussi pour comprendre comment il s’est formé. Car lorsqu’on souhaite découvrir simplement la géologie, c’est bien de commencer par là», explique Thierry Basset, en laçant ses chaussures sur le parking du Brassus. C’est de ce village de la vallée de Joux que partent quelques sentiers thématiques sur la formation géomorphologique des lieux. «Celui que nous allons suivre permettra d’étudier l’action persistante de l’eau sur le paysage», dit le géologue en se mettant en route.

Avant de s’arrêter quelques hectomètres plus loin déjà, pour casser, à l’aide de son marteau, un coin de rocher ocre et massif. Deux gouttes d’acide chlorhydrique déposées sur le caillou, et voilà qu’il se met à mousser! «C’est du CO2 qui se dégage. La preuve que c’est bien du calcaire. Et voilà ma contribution à l’effet de serre pour aujourd’hui…», rigole-t-il.

Le calcaire est l’une des deux ­roches sédimentaires quasi omniprésentes dans le Jura. Fruit de ­l’accumulation de fines particules de carbonates de calcium (précipitations biochimiques sursaturées, mais aussi squelettes de micro-organismes, débris de coquil­les, etc.), il s’est formé alors que la région était couverte par une mer de type tropical et peu profonde, il y a 230 millions d’années, durant l’ère secondaire – pour preuve, le fossile de crocodile retrouvé dans la région. Sa couleur peut varier en fonction des autres éléments présents; on trouve ainsi des calcaires plus jaunâtres, connus sous le nom de «Pierre jaune de Neuchâtel», qui ont été utilisés notamment pour ériger l’église de Romainmôtier.

L’autre roche présente dans la région est la marne, mélange de calcaire et d’argile. «Mais comme la végétation parvient à se développer sur elle, elle est difficile à apercevoir dans le paysage.»

Au fil du temps (quelque 120 millions d’années tout de même), des couches se sont ainsi déposées l’une sur l’autre sur près de 1500 à 2000 m d’épaisseur. «C’est alors que, il y a 13 millions d’années, à l’ère tertiaire, la plaque tectonique africaine est venue percuter la plaque européenne, faisant naître les Alpes d’abord, puis les doux anticlinaux (crêtes) et synclinaux (creux) du Jura, comme une nappe se plisse sur une table si l’on rapproche ses deux extrémités. Il y a donc là une parfaite concordance entre la structure géologique et la topographie», souligne le géologue, avant de préciser: «On croit souvent que le Jura a été créé après les Alpes, car on l’associe à une ancienne chaîne érodée par les âges. Mais c’est incorrect…»

De l’érosion, les couches de calcaire en subissent toutefois bel et bien aujourd’hui: «En se chargeant en CO2, dans l’air mais surtout en traversant les strates superficielles du sol terreux, l’eau devient si acide qu’elle peut dissoudre le calcaire.» Elle s’infiltre alors dans des fentes créées lorsque la couche dure, sous la pression latérale induite jadis par les mouvements tectoniques, s’est lézardée de brisures.

De quoi générer au final diverses structures géomorphologiques bien visibles tout au long du sentier: ici une doline, gros entonnoir naturel dont se servent parfois les paysans pour recueillir l’eau après l’avoir obturé à l’aide d’une bâche; là, un lapié, large dalle striée de rigoles profondes dont les bords sont parfois aussi tranchants que des couteaux. Des structures qui permettent toutes à l’eau de s’infiltrer dans les entrailles de la terre et d’y creuser des grottes.

«Imaginez-vous, dit Thierry Basset: il tombe ici jusqu’à 2 m de précipitations par an, contre 90 cm à Genève… Mais aucune trace d’eau en surface! Sauf peut-être dans les synclinaux au fond desquels se trouve une couche d’argile imperméable.» Comme dans la vaste combe des Amburnex que nous longeons sur le chemin du retour.

Demain: le nouveau sentier géologique des Gastlosen