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À la Saint-Sébastien, fête patronale du village, les habitants de Finhaut défilent devant la Maison des générations, rénovée par la commune pour 4,5 millions de francs.
© Bertrand Rey

Valais

La manne vénéneuse de la vallée du Trient

Cinq ans après avoir hérité plus de 85 millions de francs pour le renouvellement du contrat d’exploitation d’un barrage, les habitants de trois villages se disputent toujours autour de leur trésor. La majorité du capital a fondu, mais les budgets communaux ont enregistré plus de charges que de recettes

Des stalactites de glace gouttent sous le soleil. Jeunes ou vieux, la majorité des 446 habitants baguenaudent dans les rues. C’est le jour de la Saint-Sébastien, la fête patronale de Finhaut. Pour faire la tournée des cafés au rythme des tambours, les femmes portent le costume traditionnel et les hommes ont revêtu l’habit militaire. À quelques sapins du chantier de Nant de Drance où 400 ouvriers percent une centrale de pompage turbinage, rien ne laisse deviner que les hydrodollars divisent le village depuis cinq ans.

En 2010, les CFF ont promis 357 millions de francs aux exécutifs de sept communes pour renouveler la concession du barrage de Barberine, et conserver la maîtrise du courant pour 80 années supplémentaires. A Finhaut, les millions de la discorde ne représentent que les deux premiers versements d’une somme de plus de 112 millions de francs. Dans les prochaines années, 28 nouveaux millions sont attendus, et le solde sera versé sous forme d’une rente annuelle de 700 000 francs.

Les millions de la discorde

Entre 2010 et 2011, la petite commune avait déjà encaissé 33 millions de francs. Bains thermaux, centre de recherche médicale ou participation à un groupe hôtelier de Chamonix, dans une ambiance électrique, les Fignolins ont rejeté tous les projets qui leur avaient été proposés. En décembre dernier, les fantômes du passé ressurgissent. L’assemblée primaire qui aurait dû permettre de voter le budget communal 2016 est suspendue après quelques minutes. L’exécutif soumettait aux habitants plus de 500 000 francs d’excédents de charges, et plusieurs crédits d’engagement. Le président souhaite investir plus de 8 millions de francs pour rénover l’un des vieux hôtels qui surplombent le village, derniers vestiges d’un temps où la vallée vivait du tourisme plus que des barrages.

Avec le temps, le tas d’or a fini par bouleverser un paysage politique hérité de l’histoire de quelques familles. Avant, «c’était les noirs contre les rouges, ceux qui vont à la messe contre ceux qui vont au bistrot», raconte un habitant. Désormais, les électeurs votent pour ou contre le président PLR Pascal May. Pour son premier contradicteur, le vice-président Didier Lugon-Moulin, l’édile puise dans l’argent des barrages sans créer de rendement, et il étatise la commune: «c’est un homme de droite qui mène une politique de gauche». En 2012, les opposants ont bien cru avoir gagné, en remportant trois des cinq sièges de l’exécutif. Mais l’un des élus a changé de camp, et la majorité a basculé.

Finhaut souffre du syndrome du pauvre qui gagne au loto

Dans un petit café de Finhaut où la Saint-Sébastien durera jusqu’au petit matin, les clients débattent du Tour de France qui défilera dans la vallée le 20 juillet prochain, et des perspectives touristiques d’une commune à la recherche de son glorieux passé. La discussion évolue vers l’argent des barrages. Vareuse militaire sur le dos, un habitant s’emporte: «Nous vivons dans une dictature». Pour le patron, à force de puiser dans le capital, le village ne pourra pas assumer longtemps son train de vie: «Finhaut souffre du syndrome du pauvre qui gagne au loto».

Toiture de l’église et des chapelles, maison de commune, office du tourisme, poste, gare, école, routes et réseau d’eau, Finhaut a dépensé plus de 12 millions de francs pour rénover ses infrastructures. La commune a aussi concédé des prêts à des sociétés privées, parmi lesquelles les Transports de Martigny et Régions (TMR), dont le président de Finhaut dirige le secteur marketing. Ce dernier relève que la somme vient d’être remboursée, et que «les prêts garantissent un meilleur rendement que les banques». Dans son bureau de Martigny, il détaille ses comptes, la calculette à la main.

Les dépenses qui fâchent

En juin 2014, Finhaut a dépensé 1,9 millions de francs pour devenir l’actionnaire majoritaire de VerticAlp, deux funiculaires et un train panoramique qui relient la commune au barrage d’Emosson. Pour éviter la faillite de la société, les citoyens ont aussi voté un prêt de 4,6 millions de francs. Peu avant cette décision, un rapport du cabinet Ernst and Young décrivait le bilan de VerticAlp comme «déséquilibré», et sa rentabilité future comme «incertaine». Les experts relevaient un surendettement de la société, et une surévaluation de ses actifs. L’assainissement se heurte à des difficultés. L’ancien actionnaire majoritaire tente d’obtenir le remboursement de 3,6 millions de francs de créances, et des procédures sont en cours. Selon la fiduciaire qui vise les comptes, la perte réelle de l’exercice 2014 se chiffre à plus de 600 000 francs. Pour plusieurs actionnaires minoritaires, «la faillite est imminente», et «l’argent investi par la commune est perdu». Pour le président, l’argent public n’est pas menacé et la société fait face à ses engagements: «VerticAlp n’est pas en difficulté».

En septembre dernier, Pascal May a inauguré un bâtiment qui compte cinq appartements, un commerce de proximité, et une crèche qui peut accueillir quinze enfants. La note finale avoisine les 4,5 millions de francs pour 5 étages et 650 m2. En affaires avec les TMR, et employeur d’un conseiller communal, le promoteur Christian Constantin a facturé 3,6 millions de francs les travaux qu’il a effectués en bénéficiant d’un droit de superficie. Pour deux agents immobiliers consultés par Le Temps, le coût total de l’opération est «deux fois plus élevé que les prix du marché» ou «comparable aux tarifs des logements de luxe de Verbier». Le président juge la facture «correcte» pour un chantier difficile d’accès, et soutient que «Christian Constantin n’a pas gagné beaucoup d’argent sur ce projet».

Volubile, Pascal May imagine de nombreux projets touristiques. Il n’est pas inquiet, même si «les coffres ne débordent pas d’or». En attendant le prochain versement, Finhaut dispose encore de 8 millions de francs d’excédents de liquidités. En décrivant une situation financière «saine» et dépourvue de dettes, il défend une politique d’investissements qui «ne vise pas à obtenir un rendement», mais qui «génère des recettes indirectes en créant ou en sauvant des emplois». Pour lui, «l’argent n’a pas été dilapidé, il a été investi dans la pierre». Le cuir endurci par «12 années de nuits blanches et d’attaques politiques», il regrette «les jalousies» que suscite l’argent des barrages. Pour lui, «les guerres intestines ont failli tuer le village». Sans dévoiler s’il sera candidat à sa succession en octobre prochain, il affirme avoir toujours défendu l’intérêt général: «Je n’ai pas fait tout juste, ni tout faux».

Trient économise et Salvan s’endette

Cinq ans après avoir encaissé plus de 35 millions de francs, Salvan emprunte aux banques. Après avoir remboursé près de 10 millions de francs de dettes, et dépensé près de 12 millions pour ses routes et son réseau d’eau, la commune manquait de liquidités pour achever son grand projet, un complexe scolaire de plus de 20 millions de francs. Pour le président Roland Voeffray, les caisses ne sont pas vides: «Salvan investit par anticipation». Le village de 1400 habitants attend une nouvelle tranche de 24 millions de francs dans les prochaines années. Il espère en profiter pour attirer les résidents des plaines.

Recouvert par les neiges de janvier, Trient semble hiberner. Ses 150 habitants défendent leur trésor. Après l’assainissement du réseau souterrain et la construction de quatre appartements pour 2,5 millions francs, il leur reste la moitié de la somme qu’ils ont perçue jusqu’ici. Ces 8 millions de francs sont placés dans les banques ou les assurances. Économes, les Triennards n’ont jamais imaginé de grands projets. Pour la présidente Aloïs Balzan, «ce n’est pas par manque d’idées», c’est une question de mentalité: «On ne veut pas jeter l’argent par les fenêtres».

Les difficultés des politiciens de milice face aux millions des barrages

Dans les 30 prochaines années, une quarantaine de concessions hydroélectriques arriveront à échéance en Valais. Plus de 80 communes redeviendront alors propriétaires des installations. Suite à l’exemple de la vallée du Trient, le gouvernement valaisan a décidé d’élaborer un modèle pour l’octroi des futures concessions. Il vise à garantir que les communes ne puissent pas vendre plus de 40% des parts à des partenaires tiers, extérieurs au canton.

Pour le professeur Andreas Ladner, de l’Institut des hautes études en administration publique (IDEHAP), ce cas exceptionnel ne remet pas en cause l’autonomie financière des communes, un système qui «fonctionne bien». Il relève néanmoins que les cantons et les communes n’interagissent pas suffisamment. D’une part, l’Etat n’exerce son devoir de contrôle qu’à la condition d’un endettement excessif. D’autre part, «les communes sont trop souvent réticentes à demander des conseils» au canton, même si elles ne disposent pas toujours des compétences nécessaires à gérer des revenus extraordinaires.

Dans la petite vallée où coulent les millions, les prochains exécutifs seront confrontés à de nouveaux défis. La manne des redevances hydroélectriques devrait faiblir. Les chambres fédérales souhaitent réduire ces taxes que paient les exploitants des barrages aux communes qui possèdent les droits d’eau. Par ailleurs, elles font l’objet d’un litige entre l’Etat du Valais et les villages de la vallée du Trient. Suite à une modification de la loi sur les chemins de fer, le canton ne leur transmet plus que le 40% des redevances versées par les CFF, prélevant un impôt de 60% au passage. En attendant la décision des tribunaux, les budgets de Salvan et Finhaut se trouvent ainsi amputés de presque un million de francs par année depuis 2012, pendant que Trient y perd 460 000 francs.

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