nouveau parlement vaudois

Marc Collomb, un architecte par gros temps

Pour éviter une votation, Marc Collomb a dû retoucher son projet de parlement vaudois. Entretien après la tempête

Il l’admet volontiers, jamais il n’avait connu une telle pression autour d’un projet. Ni, de toute sa carrière, lu autant de fois son nom dans les journaux. L’architecte lausannois Marc Collomb, associé fondateur de l’Atelier Cube, est l’auteur du nouveau parlement vaudois qui défraie la chronique depuis des mois.

Les prochains temps devraient être plus calmes. La période référendaire, après le vote du crédit pour le projet retouché, court jusqu’au 8 janvier, mais aucune nouvelle récolte de signatures ne s’annonce. Reste une dernière inconnue: le Mouvement pour la défense de Lausanne (MDL), frustré de ne pas avoir pu en découdre devant le peuple, va-t-il se lancer dans une démarche en justice? «Notre réflexion est toujours en cours», expliquait mardi le MDL.

Si rien ne vient, la réalisation du nouvel édifice pourra commencer, dix ans après l’incendie qui a réduit en cendres le vénérable Grand Conseil.

Pour échapper à ses détracteurs et à une votation populaire qui s’annonçait périlleuse, le projet «Rosebud» a été retouché. Pas mal. Sa toiture a été modifiée dans sa couleur, sa forme, son volume. Au long d’une véritable saga politique, Marc Collomb est d’abord apparu comme l’auteur d’un geste architectural contemporain audacieux en pleine Cité. Puis, l’opposition a éclaté comme un coup de tonnerre alors que tout semblait bien aller. Face à la tempête, l’architecte a pu donner l’impression d’un créateur ombrageux et jaloux de son œuvre au point de ne pas vouloir la retoucher. Au final, à l’heure d’un sauvetage désormais quasi assuré, les pouvoirs publics louent sa grande souplesse pour favoriser un «compromis vertueux». Quel est donc le vrai Marc Collomb?

L’architecte écarte d’un sourire notre lapidaire résumé: «Un projet d’architecture est un travail qui n’est jamais terminé tant que la dernière pierre n’est pas posée. Pendant la construction, on l’adapte encore. L’essentiel est de garder l’esprit.»

L’homme que Charles Kleiber, l’ancien secrétaire d’Etat à la Science, a pu qualifier de «force tranquille» défend l’intégrité de son œuvre. Malgré les changements qui, insiste-t-il, ont été soumis à des conditions.

«On a changé la couleur. Cela ne m’est pas strictement égal, mais c’est un point secondaire.» Au lieu de l’inox étamé, un métal noble d’usage contemporain adaptable à des formes complexes, on passe à la tuile. Il préfère dire terre cuite, un matériau authentique et durable, qui se bonifiera en vieillissant. Il reste un «sacré travail d’artisan pour trouver la juste forme de cette couverture d’argile. L’important est d’éviter le camouflage.»

A l’Atelier Cube, dans la salle de réunion, il y a un tas de porte-clés multicolores avec la forme en miniature du nouveau parlement à la toiture biseautée. Tel qu’il ne sera donc jamais construit.

Car il n’y a pas que la couleur. Le volume des combles a aussi été réduit, en déplaçant dans le sous-sol les installations techniques prévues sous la charpente – et en réduisant au passage l’efficience énergétique. Dès lors, la forme irrégulière du toit, déjà atténuée auparavant dans un souci de classicisme, n’avait plus de justification fonctionnelle. Le nouveau parlement vaudois sera coiffé de quatre pans bien réguliers.

«Mais si l’habillage a été modifié, l’essentiel est sauf, assure Marc Collomb. Nous sommes toujours en présence d’une volumétrie verticale, d’un dôme qui cherche la lumière zénithale. Surtout, nous réussissons toujours à insérer un parlement contemporain dans la Cité médiévale et à l’ouvrir sur l’espace public, alors que l’ancien était confiné.»

Parlera-t-on un jour de bâtiment Collomb, comme on parle de bâtiment Perregaux pour celui qui a été la proie des flammes? «J’espère bien que non! s’exclame-t-il. Nous avons créé cet atelier pour partager à plusieurs un travail d’auteurs.» Du reste, a-t-on jamais dit la tour Laverrière pour parler de la tour Bel-Air?

«Ce n’est pas mon parlement», dit encore l’architecte, qui prétend ne pas entretenir de rapport personnel avec son œuvre. «Rosebud» est une collaboration avec son confrère catalan Esteve Bonell. Les deux hommes de l’art ont tissé des liens étroits à Mendrisio (TI). Ils y enseignent tous deux à l’Académie d’architecture, que le Vaudois dirigera à partir de la rentrée 2013.

Construire un parlement, c’est bien sûr une opportunité fantastique, ce n’est pas un programme qui se répète. C’est aussi un projet considérable, puisqu’il va occuper désormais le quart de l’emploi du temps de l’Atelier Cube et de ses dix-sept collaborateurs.

Pour autant, Marc Collomb ne pense pas qu’il y aura dans sa carrière un avant et un après. Il dit sa chance d’avoir travaillé sur de petits objets comme des stations de transformateurs électriques, sur des grands comme l’Ecole de chimie de l’Université de Lausanne. «Le Tokamak, la chambre à vide pour l’étude des plasmas de l’EPFL, c’est nous aussi.» Le parlement vaudois le ramène encore aux Boîtes magiques disposées sur la rive du lac des Quatre-Cantons pour le 700e anniversaire de la Confédération (1991), «puisque dans ce cas-là aussi il avait fallu convaincre les autorités».

S’il a jamais songé à laisser tomber «Rosebud»? «Non, je suis enseignant, je pense toujours qu’il y a un espoir, qu’il sera possible de convaincre. Il y a des opposants, mais d’autres nous ont toujours soutenus.»

Cela ne l’empêche pas de regretter qu’il n’y ait rapidement plus eu de dialogue possible sur la version originale. Il veut bien prendre sur lui des erreurs de communication – il est dur de remonter le courant quand on a publié une mauvaise image. Il reste avec le sentiment d’un débat tronqué face à ce qu’il appelle le «curieux attelage de l’opposition».

L’officialité cantonale célèbre aujourd’hui le retour de la «tuile vaudoise». Faut-il y voir un symbole du médiocre statut de ­l’architecture en Suisse romande? «Il y a un déficit de connaissance et ­d’intérêt pour l’architecture, c’est sûr. De la frilosité peut-être. Et beaucoup de conservatisme chez des personnes figées dans le passé. Mais c’est la quête de l’architecte: toujours relever de nouveaux ­défis.»

«Insérer un hémicycle contemporain dans la Cité médiévale et l’ouvrir sur l’espace public, c’est l’essentiel»

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