Portrait

Marc Eichinger, tombeur d’Areva et chasseur de scandales

L’homme qui a provoqué la chute du géant nucléaire Areva est à la fois baroudeur et détective. Son parcours l’a emmené du Léman à l’Irak, de la finance à l’antiterrorisme

Un visage mitterrandien dans un costume ninja. Des muscles de guerrier et une tête bien faite, que tourmentent la corruption, les complots et quelques cadavres. Marc Eichinger est un drôle de mélange. Détonant aussi, car ce détective basé sur la rive sud du Léman a mis en branle la quasi-faillite du géant nucléaire français Areva.

Les téléspectateurs ont pu le voir à deux reprises, en grand escogriffe cravaté, dans Pièces à conviction sur France 3, fin 2014 et début 2016. Il y expliquait que le fabriquant de centrales s’était «fait enfler de 1,8 milliard d’euros» en achetant des mines d’uranium sans valeur en Afrique. Une information qu’il fut le premier à écrire, en 2010, dans un rapport commandé par des cadres de l’entreprise.

Depuis, les pertes d’Areva ont pris des proportions astronomiques. L’ancien fleuron de l’atome est en voie de démantèlement. La facture pour le contribuable risque d’avoisiner les 15 milliards d’euros. Ce qui fait de Marc Eichinger le lanceur d’alerte le plus cher de l’histoire française.

Le trading et l’idéalisme

Comment s’est-il retrouvé là? Fils de résistants, imbu de culture protestante (il avait une tante suisse), Marc Eichinger a été trader pour plusieurs banques dans les années 1980. A 28 ans, il écrit un livre sur le système bancaire japonais. Mais ce jeune financier aux dents longues a aussi un côté idéaliste. Durant 10 ans, il est trésorier de l’Armée du Salut.

Sur les marchés financiers, «j’ai vu comment on attaque un pays, une entreprise cotée, raconte-t-il aujourd’hui. L’attaque sur la livre britannique en 1992 était très bien organisée. Ce genre d’opération, c’est un conflit, avec un ordre de bataille, et un informateur au sein de la banque centrale pour porter le premier coup.»

Marc Eichinger est un militaire, au moins dans l’âme. Quand on le croise ces jours à Genève, c’est en tenue noire d’amateur d’arts martiaux. «Je fais de la boxe thaïe, pour rester aguerri», dit-il. Sur son passé dans l’armée française, il lâche peu de choses: «Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai été gendarme.» Depuis 2004, il dirige sa société d’enquêtes et de sécurité, APIC, qui protège les entreprises sur des terrains hostiles. «Je travaille avec des anciens du 2e REP, la crème de la crème de la Légion», précise-t-il sur le ton du connaisseur.

«Mais qui est ce zozo?»

Si l’on a fait appel à lui pour éclaircir l’affaire des mines d’uranium, c’est grâce à Jacques Myard, un député français de la droite musclée, qui l’a introduit auprès du responsable de l'«intelligence économique» d’Areva. Et aussi parce que Marc Eichinger allie, de façon assez rare, le sens de l’analyse financière au cran nécessaire pour enquêter dans les pires pays.

Dans son rapport de 2010, le détective affirme que l’achat des mines surfacturées est une fraude. A l’époque, Anne Lauvergeon, présidente d’Areva, qualifie son travail d’«imposture», de document «inintelligible, indigent et inepte». Mais tout le monde reconnaît aujourd’hui que l’enquêteur avait vu juste. Pour avoir dévoilé ce gaspillage à 1,8 milliard, il sera payé 20 000 euros, plus les frais.

A l’époque, Anne Lauvergeon n’est pas seule à s’étonner de l’irruption de Marc Eichinger dans ce dossier sensible. «On s’est tous demandé, mais qui est ce zozo?» se souvient l’un des journalistes qui ont révélé l’affaire au public. Sur la place parisienne de l’intelligence économique, il est peu connu. Il donne de rares conférences sur le terrorisme mais travaille surtout seul, dans sa maison de Haute-Savoie, compilant Internet dont il connaît les moindres recoins.

Avec son côté baroudeur, Marc Eichinger incarne une facette peu visible du secteur de l’investigation: celle des sociétés militaires privées dirigées par d’anciens commandos d’élite, comme les Britanniques Nick Day à Genève ou Damian Perl, basé près de Lausanne.

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Quand vous dites «Genève, Suisse», les voyous vous ouvrent leurs portes.

En 2006, il enquête sur le détournement des fonds étrangers consacrés à la reconstruction de l’Irak. Durant des mois, il vit avec un petit commando près de Kirkouk, dans une ancienne forteresse de Saddam Hussein dévastée par les bombardements. Fenêtres murées, fusils d’assaut à portée de main, et quelques cadavres de soldats irakiens laissés aux alentours pour décourager la population, superstitieuse, de s’approcher trop.

Lorsqu’il sort de son fortin, Marc Eichinger pose en investisseur venu financer le redressement du pays. «Personne ne se méfie d’un Français qui se balade en demandant comment reconstruire et en attirant toutes les mafias du coin. Et quand vous dites que vous êtes basé à «Genève, Suisse», les voyous vous ouvrent leurs portes, car vous n’êtes pas une menace, et ils ne peuvent pas garder leur cash.» A l’époque, l’argent liquide sortait d’Irak dans des cercueils, pour se retrouver entre autres, affirme-t-il, dans une grande banque helvétique.

La Suisse. Un sujet d’admiration et de suspicion pour Marc Eichinger. Ses enfants y profitent d’un ascenseur social qui n’existe plus en France, avec des universités propres et sans grèves. Resté à l’écart de la construction européenne, le pays agit selon des principes qu’il admire: nation, racines, liberté.

Le désert des Tartares

Mais il le voit aussi comme réceptacle de complots financiers, qu’il compile sans relâche sur son site Swiss compliance. Certains confrères le trouvent «obsessionnel». Une personne qui suit l’affaire Areva diagnostique le syndrome des «vieux guerriers blessés»: «Leur problème, c’est qu’ils sont au contact des populations dans les zones de guerre. Ça les rend amers de devoir rentrer et de les laisser tomber. Alors, ils finissent par croire que tout est corrompu.» Mais «entre connerie et complot, il faut toujours privilégier connerie», recommande cette source.

Aujourd’hui, Marc Eichinger passe la moitié de sa vie dans le Sahel, protégeant une installation pétrolière contre d’éventuels djihadistes. Pour laver son linge, il doit utiliser la machine réservée aux Africains: l’autre est à l’usage exclusif de ses patrons chinois.

Au fond de son désert des Tartares, il tente de rester philosophe: «Que voulez-vous, j’ai un entraînement intellectuel et physique qui me permet d’aller dans des endroits où on peut prendre des coups.» Ce n’est pas toujours une bénédiction.


PROFIL

1962: Naissance à Neuilly.

1986: Cambiste à la BIAO, la «banque de la Françafrique», puis chef de la salle des marchés à Mitsubishi Bank et BBL à Paris.

2004: Fonde APIC (Assistance Petroleum International Capital), une société de sécurité pour multinationales dans les pays à risque.

2010: Réalise pour Areva un rapport qui révèle que l’achat de mines d’uranium à la société Uramin a été surpayé.

2015, 2016: Passe la moitié de son temps dans le Sahel, à protéger une installation pétrolière des djihadistes.

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