«Je connais M. Rich depuis un certain temps et je puis vous confirmer qu'il est un citoyen honnête et droit.» Josef Estermann, le maire socialiste de la ville de Zurich, doit regretter d'avoir écrit cette phrase dans une lettre adressée le 4 décembre 2000 au président américain Bill Clinton. Son appui au roi du négoce international de matières premières, qui vient d'être gracié par Bill Clinton après avoir été activement recherché par les Etats-Unis pendant dix-sept ans, lui vaut en effet une tempête de protestations émanant notamment de la base de son parti.

La lettre de Josef Estermann fait partie du volumineux dossier de demande de grâce adressé à la Maison-Blanche en décembre dernier par le milliardaire réfugié à Zoug. Sa publication par L'Hebdo, relayé par les grands titres de la presse alémanique, a choqué les socialistes zurichois. «J'ai reçu de nombreux coups de téléphones de militants furieux», admet le président du PS de la ville de Zurich, Koni Löpfe, qui se garde bien de condamner son camarade Estermann: «Il a pris cette décision seul, et le parti n'y a pas été associé. Je ne sais pas ce que j'aurais fait à sa place. Avoir signé cette lettre ne me paraît pas si terrible.» Et ce d'autant moins que Marc Rich est devenu au fil des années un généreux donateur des institutions culturelles zurichoises et notamment de l'Opéra, le centre de gravité mondain de la métropole alémanique. Cette libéralité lui a permis de connaître personnellement le maire de Zurich et de prendre ses aises dans la bonne société zurichoise.

Mais le mécène «honnête et droit» qu'est Marc Rich est aussi l'un des criminels économiques les plus recherchés des Etats-Unis depuis 1983. Jamais jugé, il a été accusé de fraude fiscale à très grande échelle et de commerce avec l'ennemi – il a acheté du pétrole à l'Iran en pleine période d'embargo. Son entreprise, Marc Rich & Co. AG, a dû payer 200 millions de dollars d'amende pour pouvoir continuer ses activités aux Etats-Unis. Mais l'orgueilleux homme d'affaires n'a jamais accepté de se livrer aux autorités américaines, et la Suisse a toujours refusé de l'extrader puisque les délits qui lui étaient reprochés étaient essentiellement de nature fiscale. Marc Rich, aujourd'hui ressortissant israélien et espagnol, a dû renoncer à la citoyenneté américaine.

Pour de nombreux élus socialistes, ce passé chargé rend très gênant le soutien de Josef Estermann à Marc Rich. «Beaucoup de citoyens paient des impôts et sont déçus du peu d'aide que leur apporte l'Etat, explique le conseiller national Andreas Gross (soc./ZH). Si un maire socialiste commence à aider un tricheur, c'est une catastrophe. Et cela montre aussi que lorsque l'Etat n'aide plus la culture, il devient dépendant de gens qui possèdent de l'argent douteux.» La vice-présidente du PS suisse, Christine Goll, a également condamné la lettre adressée à Bill Clinton. Le maire de Zurich se défend en arguant que «chaque être humain a le droit de demander grâce», et qu'il est difficile à la Ville de Zurich d'accepter de l'argent d'un mécène tout en refusant de confirmer son engagement lorsque ce dernier le demande.