Marcel Boillat, du patriotisme violent à la peinture zen

Jura Entre 1962 et 1964, l’homme a plastiqué des bâtiments militaires et incendié deux fermes

Réfugié politique en Espagne, il a trouvé la paix en s’adonnant à la peinture

Marcel Boillat, héros de la lutte pour l’autonomie, fait un retour détonnant dans son Jura. A 85 ans, celui qui a incendié, en 1963, des fermes habitées, au nom du groupuscule Front de libération du Jura, qui fut condamné puis en fuite en Espagne, présente 43 toiles colorées et figuratives à la Nef, au Noirmont, en fin de semaine. Des peintures qui «séduisent par la magie des couleurs incandescentes et font entrer dans un monde où tout n’est que zénitude, calme et volupté», écrit l’historienne de l’art Patricia Zazzali, qui tranchent avec la violence et la détermination du militant politique d’il y a un demi-siècle.

Marcel Boillat ne regrette rien d’une trajectoire qui a fait de lui «l’unique réfugié politique suisse», relève son ami Jean-Marc Baume, ancien animateur du groupe Bélier. «Je ne me suis jamais repenti de quoi que ce soit. J’ai même regretté de ne pas en avoir fait davantage. Je n’ai pas besoin de réhabilitation. J’ai la conscience tranquille», dit celui qui fut considéré comme un terroriste. Il raconte aujourd’hui avec détachement son parcours à nul autre pareil, que rien ne prédestinait à la lutte politique violente.

Né en 1929 à Courtételle dans une famille bourgeoise, interne au collège catholique Saint-Charles à Porrentruy, il a repris le commerce de vin de son père, avant de transformer en auberge une exploitation agricole à Sornetan. A 33 ans, marié et père de famille, Marcel Boillat rencontre Jean-Marie Joset et Pierre Dériaz. Se sentant humilié par ce qu’il considère comme d’inacceptables brimades politiques du canton de Berne et de la Confédération, le trio décide de passer à l’action. Ce sont d’abord des barbouillages de panneaux routiers, puis la destruction d’ouvrages militaires isolés.

Le Front de libération du Jura (FLJ) marque les esprits en incendiant deux fermes habitées aux Franches-Montagnes, les Joux-Derrière sur la commune des Genevez le 26 avril 1963, puis Sous-la-Côte sur la commune de Montfaucon le 18 juillet. Des fermes acquises par le canton de Berne, revendues à la Confédération qui prévoyait d’aménager une place d’armes, ce dont les militants jurassiens ne voulaient pas.

Le FLJ revendique les incendies, affirmant «devoir venger les torts qui ont été faits au Jura depuis que dure la dictature bernoise. Le chef du DMF et le gouvernement fantoche bernois, de par leur mutisme et leur obstination, cherchent une épreuve de force. Ils se retrouveront bientôt en face d’un peuple debout, marchant vers sa libération».

Poursuivant leurs actions violentes (et notamment contre la scierie du chef du mouvement antiséparatiste Marc-André Houmard, à la veille de Noël 1963), Boillat et Joset seront arrêtés le 25 mars 1964, puis condamnés à huit et sept ans de réclusion.

Le 18 février 1967, après une première tentative manquée, Marcel Boillat s’évade de la prison valaisanne de Crêtelongue. Il raconte: «J’étais en cellule avec un taulard à la solde du directeur, qui me surveillait en permanence. Mais il avait un point faible, il aimait le tabac. J’ai demandé à mes amis de m’en envoyer, alors que je ne fumais pas. Mon codétenu en a profité et a relâché sa garde. Il avait laissé traîner les clés. Un jour d’hiver, avec l’assistance d’amis à l’extérieur qui m’ont amené des vêtements, de l’argent, mon passeport et une voiture avec un chauffeur, je me suis enfui. Lorsque nous sommes arrivés au Simplon, le chauffeur a pris peur en voyant les douaniers. La voiture a calé dans la neige. Je l’ai rassuré, nous sommes sortis, avons salué les douaniers qui nous ont aidés à pousser la voiture jusqu’au col, vers l’Italie. C’est piquant, non?»

Boillat roule vers la Méditerranée, la France et l’Espagne. Il vit un mois à Barcelone, puis va à Madrid, fait un passage dans les prisons de Franco. Le gouvernement espagnol refusera de l’extrader. Marcel Boillat refait sa vie, prend une autre épouse et vit de petits boulots. «C’était louche de voir un Suisse aller travailler en Espagne pour ne pas gagner grand-chose, alors que la tendance était de voir des Espagnols venir travailler en Suisse, dit-il. Ce fut parfois dur, j’ai même dû faire les vendanges pour manger.» Il s’en sort pourtant.

A la retraite, installé dans la Mancha, il décide d’assouvir sa passion pour la peinture. Il prend des cours, fait deux heures de piano par jour, «pas pour préparer un concert mais pour éviter que mes doigts ne s’ankylosent, pour pouvoir peindre longtemps».

Vingt ans après sa fuite, la demande d’extradition prescrite, Marcel Boillat revient dans le Jura, en automne 1987, pour la quarantième Fête du peuple jurassien. Ironie du sort, son voyage est perturbé, l’ETA ayant plastiqué la voie qu’emprunte son train vers Barcelone.

Marcel Boillat rentre encore en 1997 et depuis quelques années, régulièrement, pour visiter sa fille et ses amis de la lutte jurassienne. Ce sont eux qui l’ont convaincu de présenter ses toiles. En bonne forme physique, agrémentant son récit de sourires sarcastiques, l’œil bleu qui vous regarde fixement, l’homme apparaît très serein. Il dit regretter que le Jura ne soit devenu un canton que sur un espace limité, qu’il ne «faut pas négliger nos frères du Jura-Sud». Quel regard porte-t-il sur le Jura devenu canton? «Tu vois, avec l’âge, il n’est plus temps de se mouiller», élude-t-il.

L’expo Marcel Boillat au Noirmont, «c’est aussi, 50 ans après, le moment de rendre hommage et de réhabiliter le FLJ, affirme Jean-Marc Baume. Ses membres n’étaient pas des voyous ou des gangsters. Ils ont tout sacrifié pour défendre leur pays». L’ancien journaliste Jean-Pierre Molliet estime qu’«il y a un devoir de mémoire. 1964 a été une année charnière dans la lutte jurassienne. Tout le monde était contre nous. Il a fallu les actes du FLJ, puis l’affaire des Rangiers lorsque les militants ont empêché le conseiller fédéral Chaudet et le conseiller d’Etat bernois Moine de se rendre à la Sentinelle des Rangiers pour commémorer les 25 ans de la mobilisation de 1939, pour faire reconnaître le patriotisme jurassien en Suisse. Dix ans après, nous votions pour notre autonomie».

«Je ne me suis jamais repenti de quoi que ce soit. J’ai même regretté de ne pas en avoir fait davantage»