Un visage, un combat
Dans notre système politique, des individus ou de petits groupes de convaincus peuvent le faire, en marge, voire en dépit de la classe politique. Ces dernières années, ils le font même avec brio, illustrant le dynamisme de ce qu’on appelle la société civile face aux appareils. Portraits d'hommes et de femmes qui, par leur seule détermination ou presque, ont fait bouger les choses.

D’habitude c’est lui qui pose les questions, mais Marcel Hänggi s’habitue tranquillement au statut d’interviewé, depuis que le journaliste zurichois indépendant est passé en août d’observateur à acteur de la scène politique: c’est lui qui est à l’origine de l’Association suisse pour la protection du climat (ASPC), qui veut lancer une future Initiative pour les glaciers. Un nom qui respire les grands espaces de l’identité suisse, et inquiète certains milieux économiques.

L’ASPC milite pour l’ajout dans la Constitution d’un nouvel article 74a consacré à la politique climatique: la Suisse s’engage à cesser toute émission de CO2 à l’horizon 2050, pour devenir un pays sans pétrole, sans gaz, sans charbon, avec quelques exceptions. «Un moyen simple de faire appliquer dans la réalité l’Accord de Paris que nous avons ratifié», précise benoîtement Marcel Hänggi. C’est le cadre des comportements individuels qu’il faut changer, et la Suisse a les moyens de cette politique d’avenir selon lui. Le projet promet même des compensations aux industries ou aux activités qui seraient pénalisées par ce nouvel article face à la concurrence internationale.


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Rien ne poussait a priori le bientôt quinquagénaire à devenir un fer de lance de la décarbonisation. A 27 ans, après avoir entamé des études d’histoire et d’allemand, ce Zurichois de toujours entre un peu par hasard comme journaliste à la Weltwoche – qu’il quitte à l’arrivée de Roger Köppel en 2001, s’empresse-t-il de préciser. Juste avant le virage à droite toute de l’hebdomadaire, Marcel Hänggi a l’occasion d’écrire ses premiers articles sur l’environnement. Il continue sur le sujet à l’autre bout du spectre politique, à la Wochenzeitung, lit énormément, se passionne. «Savez-vous qu’un Suisse parcourt en moyenne 9000 kilomètres en avion par an, ce n’est pas supportable! L’UDC fait peur en parlant de nos douches froides, mais c’est ridicule. On a les moyens de remplacer l’énergie pour chauffer les maisons, et on peut retrouver un style de vie plus simple qui apporte plus de bonheur.» Comme dans son paisible quartier écolo-bobo, où tout est proche et simple d’accès – si seulement les voitures n’empêchaient pas les enfants de jouer dehors en sécurité…

C’est important pour nous d’être indépendants et trans-partis, mais c’était indispensable d’avoir l’aide de Greenpeace

Marcel Hänggi

Combien de temps un journaliste peut-il relater des faits, les explorer, les évaluer, sans à un moment prendre position? A-t-il plus vocation qu’un autre membre de la société civile à prendre la parole publique parce qu’il la maîtrise mieux, et qu’il connaît un peu plus les instruments politiques? Le sommet des experts internationaux du GIEC à Bangkok en 2007 est un premier déclic.

«Le président de l’époque, Rajendra Pachauri, avait évoqué la nécessité de changer de mode de vie, et un journaliste avait demandé en quoi cela consistait. Nous étions dans une salle trop climatisée, où il faisait froid. «Pas besoin d’avoir peur, nous a répondu le président de la séance, un Belge, je vous donne un exemple: nous allons baisser la climatisation, et voilà, nous économisons de l’énergie, et en même temps nous faisons quelque chose de bien pour nous. Vous voyez, on peut sauver le monde.» En entendant cela, je me suis dit: c’est impossible. Cela ne peut pas marcher comme ça.» Marcel Hänggi ne croit pas aux petits pas. A son retour, il démissionne pour écrire son premier livre, La politique du climat, publié en même temps que naît sa deuxième fille: «Tous les scénarios que je lisais prenaient 2050 comme date de référence, c’était très abstrait pour moi. Là, j’ai réalisé qu’elle aurait 42 ans en 2050, à peu près l’âge que j’avais. Cela devenait très réaliste, très proche.»

Fatigué de seulement dire

Marcel Hänggi continue de travailler comme journaliste indépendant, et écrit trois autres ouvrages, autour de la technique, le progrès et l’environnement. Le deuxième déclic intervient à Paris en 2016, quand il comprend de la bouche de Doris Leuthard que, malgré l’urgence, l’accord sur le climat ne sera très probablement pas appliqué. Gros coup de déprime. «On avait un texte ambitieux et la ministre de l’Environnement me disait qu’elle n’y croyait pas! Dans mon commentaire publié par la WochenZeitung, j’ai souligné que l’accord était bon, qu’il permettait à la société civile de demander des comptes au gouvernement, et qu’il fallait le prendre au sérieux. Mais j’étais fatigué d’être toujours dans la position de celui qui dit ce qu’il faudrait faire. Et j’ai rédigé un article pour la Constitution, et un pour une initiative.»

Nous sommes alors en mai 2016 et les premières réactions sont positives. «Je proposais mes textes un peu naïvement – allez-y, servez-vous, c’est gratuit.» Mais personne ne donne suite. Jusqu’à ce que Greenpeace le contacte quelques mois plus tard, en offrant son expertise: l’organisation souhaite aider le projet, sans s’impliquer directement. C’est le coup de pouce que Marcel Hänggi attendait. Il s’est écoulé vingt ans depuis son premier article sur le climat. Désormais, le citoyen ira jusqu’au bout.

Mais même dans un pays de milice, on ne s’improvise pas politicien. Greenpeace finance le projet jusqu’à la fin de décembre, l’association prendra ensuite la relève, avec ses déjà 1900 membres. «C’est important pour nous d’être indépendants et trans-partis, mais c’était indispensable d’avoir l’aide de Greenpeace, car nous n’avions aucune idée de comment lancer une campagne politique, comment établir une comptabilité, tout cela est très nouveau pour nous.» «Nous», c’est un groupe de citoyens motivés, venant de tous les milieux, tous cantons confondus, qui depuis deux ans se réunit de façon informelle, pour discuter, et qui fin août s’est constitué en association au Steingletscher. Beaucoup d’universitaires, d’ingénieurs, de médecins, des agriculteurs… La première assemblée générale aura lieu le 26 janvier, mais le comité se rencontre assez souvent. Un secrétariat existe à Zurich, et un autre est prévu pour la Suisse romande. La récolte de signatures devrait commencer début 2019. «On a une chance d’y arriver, mais cela prendra du temps.»

Spécialiste des questions d’environnement, Marcel Hänggi ne peut plus écrire comme journaliste sur le climat, ayant perdu sa distance d’observateur – même s’il signe encore des tribunes.

Il a aussi dû renoncer à faire payer les conférences sur le climat qu’il donnait jusqu’ici autour de ses livres, pour des raisons éthiques. Il vient donc de reprendre une formation de professeur d’allemand et d’histoire, pour continuer d’alimenter la marmite familiale. Le prix de son engagement.


Marcel Hänggi en quelques dates

1969 Naît à Kilchberg, près de Zurich.

1976 Reçoit comme cadeau d’anniversaire une carte de membre du WWF.

1996 Commence à écrire comme journaliste indépendant.

2016 Décide de lancer l'Initiative pour les glaciers.

2017 Prix Conrad-Matschoss décerné par l’Association des ingénieurs allemands pour son livre «Histoires de progrès, pour une bonne gestion de la technologie».

2019 Début prévu de la récolte des signatures.


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