Genève

Le marchand d'art genevois récupère son deuxième sarcophage

La justice genevoise a tranché. Elle rend à Ali Aboutaam son deuxième sarcophage séquestré. Cinq ans de rebondissements et de recours, pour une œuvre que la Suisse espérait pourtant restituer au Liban

Et de deux! Après cinq ans de procédure, un second sarcophage séquestré a été rendu au marchand d’art genevois Ali Aboutaam, a appris «Le Temps». Le Tribunal de police a en effet ordonné en décembre dernier la levée du séquestre sur cet éblouissant cercueil de pierre. Vieux de 2600 ans, le sarcophage litigieux connaît désormais son avenir: il retourne à son propriétaire, n’en déplaise à ceux qui auraient préféré le voir regagner le Liban. «Je suis soulagé que la justice, en qui j’avais confiance, ait prévalu, témoigne Ali Aboutaam. Même si j’ai été frustré par le temps que la procédure a pris.»

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Aucun effort en effet n’aura été épargné pour soustraire le sarcophage au marché de l’art. La saga démarre en 2010, lorsque les autorités douanières puis le ministère public saisissent aux Ports francs de Genève trois sarcophages appartenant à Ali Aboutaam, à la tête de la galerie Phoenix Ancient Art avec son frère Hicham et de la société Inanna Art Services, qui sert d’entreposeur et de transitaire à la première. L’un romain - dont le ministère public a ordonné la restitution à la Turquie, décision qui fait l’objet d’un recours - et les deux autres, de style gréco-phénicien. Le premier est libéré en 2014, son jumeau reste séquestré. Il est retenu afin de vérifier qu’il n’a pas fait l’objet d’une exportation puis d’une réimportation en violation de la loi sur le transfert des biens culturels (LTBC). «Nous l’avions en effet exposé dans un salon international», atteste Ali Aboutaam.

L’objet n’est pas répertorié comme volé

Le ministère public rend alors une ordonnance de confiscation autonome, contre laquelle Innana Art Services fait opposition. «Car le Liban n’a jamais fait valoir la moindre prétention sur ce sarcophage», poursuit Ali Aboutaam. Exact, à en croire le parquet libanais, qui indique que l’objet n’est ni répertorié comme volé ni ne figure à l’inventaire du directorat général des antiquités. Pourtant, ces considérations laissent la Suisse de marbre. «Pire: les autorités suisses ont invité le Liban à faire une demande de restitution, explique Bastien Geiger, avocat de la société Innana Art Services. C’est une forme d’acharnement idéologique.» En 2013 en effet, l’Office fédéral de la culture invite ce pays à déposer une demande d’entraide internationale en matière pénale. Elle n’arrivera pas. Si bien qu’en juillet dernier, le procureur genevois Claudio Mascotto lève le séquestre.

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Mais l’histoire ne trouve pas là son épilogue. Car un nouvel acteur entre en scène, l’avocat genevois Marc-André Renold, mandaté par le ministère de la culture libanais qui manifestement n’est pas sur la même ligne que les autorités judiciaires du pays: il veut, lui, le retour au bercail du cercueil et s’oppose à la levée du séquestre. Pourtant, la demande formelle de restitution ne viendra jamais. Et en décembre dernier, le Tribunal de police tranche en faveur de la société Innana Art Services. Un énième recours est déposé par Marc-André Renold au début janvier, avant que le pays des cèdres ne le retire. Un geste que l’avocat ne s’explique pas: «Cette décision du Liban m’échappe et me paraît dépasser la simple procédure.» L’affaire est classée, fin de l’histoire.

Des autorités qui veulent se montrer bons élèves

Si l’avocat du Liban laisse entendre que le sarcophage recèle des enjeux de pouvoir qui dépassent la justice, la défense d’Ali Aboutaam, elle, dénonce des motifs politiques gouvernant cette obstination à restituer: «Personne ne prétendait que le sarcophage avait été volé, explique Bastien Geiger. Alors on nous a reproché de l’avoir sorti du Liban en se soustrayant à la loi libanaise. Or, cet objet non classé ne tombait pas sous le coup de cette loi. En désespoir de cause, on a accusé le cercueil d’avoir fait un aller-retour pour une expo internationale. Et pendant toutes ces années, on a incité le Liban à réclamer un objet dont il ne voulait pas.»

La Suisse agirait-elle de manière idéologique? «Absolument pas, mais il est vrai que les autorités ont envie de se montrer bons élèves, en regard des engagements qu’elles ont pris en ratifiant la convention de l’Unesco», répond Marc-André Renold.

Le procureur Claudio Mascotto n’a, pour sa part, pas souhaité s’exprimer. La justice devrait bientôt statuer sur le sort du troisième sarcophage encore dans ses mains. Et clore ainsi le dernier acte d'une saga rocambolesque qui signe le retour des «Cigares du pharaon». 

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