Une nouvelle étude lève en partie le voile sur la substance illégale la plus consommée: le cannabis. Il s’en écoule 40 à 60 tonnes chaque année en Suisse, constate une équipe interdisciplinaire de chercheurs d’Addiction Suisse, de l’Ecole des sciences criminelles (Unil) et d’Unisanté. Après avoir analysé le commerce de l’héroïne, puis celui de la cocaïne, les scientifiques se sont donc penchés sur la marijuana, avec le canton de Vaud comme terrain d’analyse.

Jusqu’ici, on évaluait le cannabis consommé en Suisse à 100 tonnes par an. «Grâce à une analyse plus fine, nous revoyons ce chiffre à la baisse, mais le cannabis reste le plus gros marché en termes de volume: il représente 85% des drogues consommées en Suisse», souligne Frank Zobel, l’un des auteurs de cette étude.

Apporter des informations pour permettre aux professionnels et aux autorités d’améliorer leurs politiques: c’est l’un des principaux objectifs de cette enquête, qui paraît dans un contexte de discussion sur une possible régulation du cannabis. Un débat d’autant plus nécessaire qu’on a affaire à un marché chaotique et dérégulé, estime Frank Zobel: «La lutte contre les stupéfiants représente d’importants investissements des pouvoirs publics. Pourtant les logiques du marché restent trop peu connues. Nous avons un intérêt en termes de santé publique à atteindre les consommateurs, particulièrement ceux qui consomment de manière intensive.»

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L’étude apporte aussi des enseignements sur les pratiques: plus de la moitié du cannabis est absorbée par une minorité d’usagers intensifs – entre 5000 et 7000 personnes dans le canton, soit 10% des consommateurs – qui déboursent en moyenne 314 francs par mois pour l’achat d’herbe ou de haschisch. La plupart des utilisateurs fument de manière occasionnelle et dépensent en moyenne 30 francs par mois pour leur consommation.

Au niveau cantonal, la consommation annuelle est estimée entre 3,5 et 5,1 tonnes, soit l’équivalent de plus de 50 000 joints fumés chaque jour. Le chiffre d’affaires du marché vaudois est estimé entre 32 et 46 millions de francs par an, pour des gains de 20 à 30 millions de francs. En extrapolant ces résultats, on peut en déduire que le chiffre d’affaires du marché helvétique du cannabis pèse 340 à 500 millions de francs, avec des revenus de l’ordre de 220 à 325 millions de francs.

«On consomme près de dix fois plus de cannabis que de cocaïne en Suisse et pourtant les revenus de ce marché sont moins importants que ceux de la cocaïne», souligne Frank Zobel. En comparaison, les chercheurs estiment que la cocaïne pèse 5 tonnes et un demi-milliard de francs, en Suisse.

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Pour arriver à cette évaluation du marché des stupéfiants – la plus précise à ce jour en Suisse – les experts lausannois se basent sur des saisies policières, des enquêtes auprès des usagers, ou encore des entretiens avec des professionnels de l’addiction. Sans oublier l’analyse des eaux usées.

L’étude relève aussi une diversification des produits et de leurs modes de distribution. Jusque dans les années 1990, le cannabis existait surtout sous forme de résine, importée du Maroc, du Liban ou d’Afghanistan. La naissance d’un projet de régulation du marché du cannabis a conduit à une baisse de la vigilance policière face au marché et à l’essor d’une production locale, écoulée dans des magasins de chanvre. Le rejet de la révision de la loi sur les stupéfiants par le parlement en 2004, puis celui de l’initiative populaire pour légaliser le cannabis en 2008 ont mis fin à cette période de tolérance et conduit à une nouvelle mutation du marché, avec un retour de l’importation.

Aujourd’hui, les chercheurs estiment que le marché suisse est composé à parts égales de cannabis importé – d’Espagne, des Pays-Bas et d’Albanie – et de production indigène. Autre constat: une diversification, avec l’arrivée de résines à hauts taux de THC en provenance du Maroc. «Nous avons affaire à un marché plus hybride et désorganisé que ce que nous pensions. On trouve de tout: des organisations criminelles qui cachent des installations dans d’anciens hangars, ou des petits producteurs consommateurs qui font pousser des plantes dans leur cave (environ 10% du marché)», souligne Frank Zobel.


*Cet article a été modifié pour corriger un chiffre erroné sur la quantité de cannabis écoulée chaque année en Suisse.