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© Bérénice Milon pour Le Temps

Drogue 

Le marché de la cocaïne en Suisse pèse cinq tonnes et un demi-milliard de francs

Une étude passe au crible le marché de la cocaïne dans le canton de Vaud. Un commerce lucratif et mondialisé dont le deal de rue ne représente que la pointe de l’iceberg

D’où vient la cocaïne vendue à Lausanne? Dans le débat explosif autour du deal de rue dénoncé par Fernand Melgar il y a quelques semaines, l’émotion a souvent pris le pas sur les faits. Apporter des données précises pour mieux comprendre et améliorer les politiques publiques: c’est toute l’ambition de la vaste enquête vaudoise sur le marché des stupéfiants publiée ce jeudi. L’étude Marstup a été réalisée par Addiction Suisse, l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne (ESC) et l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHUV. Elle se penche sur le marché des stimulants dans le canton: cocaïne, amphétamine, MDMA, méthamphétamine. Mais ses enseignements valent plus largement pour toute la Suisse.

Au fil de leur enquête, les chercheurs lausannois ont retracé le parcours de la cocaïne, la drogue illégale la plus répandue dans les villes helvétiques après le cannabis. Ils se sont entretenus avec tous les acteurs du marché: policiers, dealers, informateurs et consommateurs. Ils ont décortiqué la composition chimique des produits saisis par la police et fait parler les eaux usées.

La drogue ne coûte pas cher: une ligne de coke, soit 0,1 à 0,2 gramme, revient à 15-20 francs, l'équivalent d’un ticket de cinéma

Franck Zobel, Addiction Suisse

Premier enseignement: quelque 16 270 personnes consomment de la cocaïne dans le canton, soit 2,5% de la population: une prévalence très supérieure à celle mesurée dans les enquêtes auprès de la population (1%). Parmi ces usagers, seuls 20% prennent régulièrement de la cocaïne. Mais cette minorité, qui compte autant de toxicomanes en rupture que de travailleurs devenus dépendants au produit pour performer, absorbe 80% de la poudre en circulation. La grande majorité des usagers de cocaïne – l’ouvrier éreinté sortant du chantier le soir ou le fêtard du week-end – sont des consommateurs occasionnels.

Dans le canton de Vaud, entre 416 et 500 kilogrammes de poudre blanche sont consommés chaque année. Les saisies de la police, 39 kilos par an, ne représentent que 8 à 9% de cette quantité. Si l’on extrapole ces chiffres, on peut estimer que 5 tonnes de cocaïne par an circulent sur le marché suisse. Chiffre d’affaires de ce business illégal dans le canton de Vaud: entre 47 et 57 millions de francs (pour un revenu situé entre 28 et 39 millions de francs). Soit là aussi, en extrapolant, un demi-milliard de francs de chiffre d’affaires pour l’ensemble du pays.

Un marché dominé par les Nigérians

Si le commerce de l’héroïne, qui transite par les Balkans, est tenu depuis près de 25 ans par des groupes albanophones, celui de la cocaïne implique essentiellement des acteurs d’Afrique de l’Ouest. Un groupe domine le marché à partir des années 80 surtout: les Nigérians, présents à tous les échelons, depuis l’exportation en Amérique du Sud jusqu’aux rues de Lausanne. L’apparition de ces réseaux s’explique par l’échec de la mise en place de l’Etat au Nigeria, la corruption qui frappe ce pays et une partie de ses élites, ou encore le manque de perspectives pour sa jeune population.

A lire: La cocaïne, cet obscur plaisir des Suisses

Leur fonctionnement «s’appuie sur des structures familiales, locales et ethniques», précise l’étude. Il ressemble davantage à un réseau d’entrepreneurs flexibles et peu hiérarchisés qu’à un système mafieux. Au Nigeria, des hommes d’affaires clés appelés «barons», souvent actifs dans d’autres commerces, licites, disposent de bonnes relations ou d’un accès au pouvoir. Ils profitent d’une main-d’œuvre abondante, des jeunes hommes et femmes prêts à prendre de grands risques pour quitter leur pays et rejoindre l’Europe.

Pour un dealer, la rue représente la porte d’entrée dans le trafic. La plupart, arrivés en Suisse avec un statut leur permettant de circuler dans l’espace Schengen, tentent de grimper les échelons pour arriver au rang de semi-grossiste, qui dispose de contacts lui permettant d’importer la drogue de l’étranger

Le chercheur Pierre Esseiva
 

Ces derniers jouent le rôle de «mules». Les convoyeurs dissimulent la cocaïne en ingérant les fingers – cylindres de 10 grammes emballés dans du papier cellophane entouré de scotch (un individu peut ingérer jusqu’à 1,5 kg). En Suisse, le produit arrive dans des lieux de dépôt, en général un appartement, avant d’être acheminé par des intermédiaires via des lots de 50 à 200 grammes chez des semi-grossistes, qui alimentent parfois plusieurs dizaines de revendeurs. Coursier, grossiste, vendeur: les rôles sont interchangeables.

«Pour un dealer, la rue représente la porte d’entrée dans le trafic. La plupart, arrivés en Suisse avec un statut leur permettant de circuler dans l’espace Schengen, tentent de grimper les échelons pour arriver au rang de semi-grossiste, qui dispose de contacts lui permettant d’importer la drogue de l’étranger», souligne Pierre Esseiva, chercheur. A ce stade, il peut espérer tirer des revenus entre 10 000 et 15 000 francs par mois en cas de livraison hebdomadaire. «Ce n’est pas tant l’activité criminelle et son contrôle qui semblent prédominants que le business qu’elle permet», précisent les chercheurs.

A côté des Nigérians, le commerce de cocaïne implique aussi des Gambiens et des Guinéens et, dans une moindre mesure, des ressortissants d’Amérique latine, d’Albanie, du Maghreb, du Liban, quelques Européens et des Suisses. Le deal de rue n’est que la partie émergée du trafic: la drogue est revendue en général sous forme de boulettes de 1 gramme dans des bars ou, lorsque le vendeur dispose d’une clientèle fidèle, livrée à domicile sur commande par téléphone. A l’arrivée, le prix et la qualité de la cocaïne, souvent coupée plusieurs fois, varient fortement: de 100 à 1500 francs le gramme pur. «La drogue ne coûte pas cher: une ligne de coke, soit 0,1 à 0,2 gramme, revient à 15-20 francs, l'équivalent d’un ticket de cinéma», souligne Frank Zobel, l’un des auteurs.

Des Andes aux rues lausannoises

Avant de finir dans les narines d’un consommateur suisse, la cocaïne commence sa vie dans les régions reculées des Andes, en Amérique du Sud. La Colombie, le Pérou et la Bolivie sont les principaux pays producteurs. Selon la dernière estimation de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), cette culture représentait 156 500 hectares de buissons de coca en 2015, soit la superficie du canton de Lucerne. Les cocaïers sont en général plantés par de petits agriculteurs dans des zones tenues par des groupes armés, qui contrôlent l’ensemble de la filière. Les feuilles de coca sont acheminées dans des laboratoires clandestins pour produire la cocaïne base, ensuite transformée en poudre par un processus chimique, puis conditionnée dans des paquets de 1 kilo.

A lire: A Lausanne, une victoire fragile contre le deal de rue

«Les routes passent ces dernières années de plus en plus par les ports de marchandises du Venezuela et d’Amérique centrale. Pour le transport vers l’Europe, c’est la route par le Brésil qui s’est renforcée ces dernières années», indique l’étude Marstup. La méthode la plus connue pour transporter de grandes quantités de stupéfiants à travers l’Atlantique est celle du «rip on/rip off»: la cocaïne est dissimulée dans des containers transportant des marchandises légales, comme des bananes. «Cette méthode ne peut fonctionner que si, des deux côtés de l’océan, des employés portuaires et des douaniers collaborent avec les trafiquants», précise l’étude. La marchandise est réceptionnée dans des ports européens comme ceux de Rotterdam aux Pays-Bas, Anvers en Belgique, ou Gioia Tauro en Italie. De là, la cocaïne partira ensuite inonder toute l’Europe.


Zobel F., Esseiva P., Udrisard R., Lociciro S., Samitca S. (2018). «Le marché des stupéfiants dans le canton de Vaud: cocaïne et autres stimulants», Lausanne. Addiction Suisse/Ecole des sciences criminelles/Institut universitaire de médecine sociale et préventive.


Pour aller plus loin

Brise Glace, le podcast du Temps, donne cette semaine la parole à Antoine, Genevois à la vie simple et rangée qui, pensant consommer de la cocaïne, a plongé dans l'héroïne. Il raconte sa descente aux enfers 

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