C'est dans les colonnes du Temps, le 17 février dernier, que Mustapha Mezouar, un Algéro-suisse de 34 ans, annonçait qu'il partait en Irak pour y devenir bouclier humain. Son objectif était de se poster dans des écoles ou dans des hôpitaux, afin de protéger la population en cas du déclenchement de la guerre. La réalité devait être tout autre, puisqu'il se trouve actuellement dans la principale raffinerie de Bagdad avec une vingtaine de volontaires. Le Temps l'a joint par téléphone jeudi soir. Il raconte le déroulement de ses journées et commente le départ prématuré de dizaines de boucliers humains qui se sentaient manipulés par le régime de Saddam Hussein. Il rapporte également que les autorités ont demandé au leader du mouvement, l'ancien marine américain Ken Nichols O'Keefe, de quitter l'Irak au plus tôt en raison de différends.

Le Temps: Comment s'est passée votre arrivée en Irak?

Mustapha Mezouar: Nous étions en tout une cinquantaine de volontaires à partir de Londres pour Amman le lundi 17 février. On a quitté la Jordanie en bus le 19 février et on est arrivé à 4 h du matin, le jour suivant, à Bagdad. On nous a installés dans un hôtel qui contenait des petits appartements pour quatre personnes. J'ai tout de suite voulu savoir combien coûtait la pension. Mais on nous a annoncé que notre séjour était offert par une ONG irakienne pour la paix, dirigée par un certain Monsieur Achimin, ancien ministre de l'industrie et ancien ambassadeur irakien à Paris. On doit toujours passer par lui si nous avons des demandes particulières. Cette offre a posé quelques problèmes, parce que certains d'entre nous estimaient qu'il ne fallait pas accepter cette invitation, pour qu'on ne puisse pas dire que nous étions accueillis par les autorités irakiennes et donc manipulés. Ils sont allés loger ailleurs, ou sont repartis. Pour d'autres, cette invitation était bienvenue car s'ils avaient dû payer eux-mêmes, ils ne seraient pas restés longtemps.

– Et vous, qu'en pensiez-vous?

– Même si je sais que cette ONG est proche des autorités, ça ne m'a pas dérangé, parce qu'être invité n'est pas un vain mot dans un pays arabe.

– Avez-vous pu découvrir Bagdad?

– Durant la semaine pendant laquelle nous sommes restés à l'hôtel, nous avons effectué des visites facultatives. Nous avons demandé à voir l'hôpital Saddam, où nous avons rencontré des enfants leucémiques. Nous sommes aussi allés dans un abri de la ville qui avait été bombardé pendant la guerre du Golfe. On a pu aller dans la ville de Bassora. La veille, il y avait eu un bombardement, on a voulu voir les dégâts, mais on ne nous y a pas autorisés. On a aussi visité deux lieux saints. Les sorties hors de Bagdad sont en général organisées par l'ONG irakienne. Sinon, on peut prendre le taxi ou le bus dans la capitale.

– Vous avez pu discuter librement avec la population?

– Oui. Avec nous, il y a une Libanaise et un Algérien qui parlent arabe. Cela facilite les discussions. En général, on est très bien reçu par la population. Certains nous remercient d'être présents, d'autres rient du coin des lèvres en nous voyant. Les gens ont très peur de la guerre, mais pour eux, elle a commencé en 1991. Ils sont habitués à vivre dans la difficulté. Certains nous invitent à boire le thé. On m'a souvent posé des questions sur la Suisse, sur le fonctionnement de son système politique et sur les relations entre hommes et femmes. Lundi, je me suis promené autour de la raffinerie. On est entré dans une mosquée où des filles âgées entre 6 et 12 ans suivaient un cours de religion. Elles ont chanté. C'était émouvant.

– Avant de partir, vous disiez que vous vous placeriez dans des écoles ou des hôpitaux, «là où la population risque d'être bombardée». Mais en réalité, les Irakiens vous ont demandé d'aller vous poster dans une raffinerie, un endroit où leurs intérêts sont menacés. Il y a une grande différence…

– Quand nous avons expliqué à M. Achimin où nous voulions aller, il nous a dit que ce n'était pas une bonne idée. Car pendant les bombardements, les écoles sont vides. Quant aux hôpitaux, seuls les volontaires ayant une formation médicale étaient les bienvenus. Par contre, les autres seraient gênants. M. Achimin nous a proposé d'aller sur cinq sites à Bagdad: la raffinerie Baura, qui est la plus importante et où je me trouve actuellement avec vingt personnes, dont six femmes; une station d'épuration; une centrale électrique; un centre de communication et une réserve alimentaire. Ces sites sont vitaux pour la population et, en plus, les alentours sont habités. Cette solution n'a pas convenu à plusieurs volontaires, qui ont décidé de rentrer.

– Justement, plusieurs boucliers humains sont rentrés car ils avaient le sentiment qu'ils cautionnaient le régime de Saddam Hussein. Y a-t-il eu des discussions entre vous?

– C'est vrai qu'il y a une tendance au retour, mais elle ne représente pas la majorité. Certains sont repartis. Nous sommes encore presque 200. Il faut se rendre compte que l'ambiance était assez pesante, surtout la semaine dernière. Une rumeur circulait selon laquelle il fallait partir avant lundi dernier, sinon les Irakiens nous garderaient en otage. Ce n'a pas été le cas. Deux Français qui sont partis m'ont dit: «Viens avec nous, car ici tu vas mourir.»

– Mais en restant protéger une raffinerie, vous semblez surtout aider Saddam Hussein, un dictateur, mais pas vraiment la population…

– Mon but, c'est qu'il n'y ait pas de guerre. C'est vrai que je marche dans une zone d'ombre dans laquelle se trouvent les intérêts du régime irakien. Mais ce que je vois, c'est que, d'après les témoignages d'une Libanaise qui connaissait l'Irak avant 1991, il y avait ici de bons systèmes scolaire et de santé. Et que maintenant, les enfants mendient dans la rue. Les cinq sites où nous nous trouvons sont fondamentaux pour la vie quotidienne des Irakiens.

– Des médias ont dit que les boucliers humains devaient, en plus de leur billet d'avion, verser 500 euros sur le compte de Ken Nichols O'Keefe, l'initiateur du mouvement. Est-ce vrai?

– C'est totalement faux. J'ai payé 500 euros à l'organisation, mais c'était pour mon billet aller-retour Londres-Amman.

– Que pensez-vous de Ken Nichols O'Keefe, vétéran de la guerre du Golfe. On dit qu'après avoir été refoulé par la Turquie avec son passeport de «citoyen du monde», il s'est présenté à la frontière avec son passeport américain, alors qu'il avait pourtant renoncé à sa citoyenneté américaine quelques années auparavant.

– C'est vrai. Il avait en fait gardé son passeport. Cela ne se passe pas très bien ici avec Ken. Je l'ai vu dans des réunions, il n'est pas très diplomate. D'ailleurs, jeudi 6 mars, M. Achimin a exigé qu'il quitte au plus vite l'Irak avec quatre autres volontaires: ils demandaient trop, notamment la possibilité d'avoir un accès à Internet sur chaque site.

– Il paraît que les Irakiens vous interdisent de consulter votre courrier électronique…

– Ici, personne ne peut accéder à Hotmail, la connexion ne marche pas. Après mon arrivé, je suis allé dans un café Internet. Quand j'ai commencé à lire les messages que j'avais reçus, le responsable m'a ordonné d'arrêter, en me disant qu'on n'avait pas le droit de consulter ses messages, et il a tout effacé. Depuis je n'ai pas pu réussir à me loguer.