ENTRETIEN

Marco Solari: «Le véritable mythe de la Suisse, c'est le Gothard»

Le directeur du festival de Locarno, responsable cantonal du tourisme, propose une exposition nationale en 2020 pour inaugurer le tunnel du Gothard. Au Tessin de s'en emparer, dit-il.

Pour Marco Solari ce 1er août est un jour de grand business: il court de comités en réceptions pour l'ouverture du 60e Festival du film de Locarno dont il est le président. Son acte patriotique, il l'a fait samedi dernier dans le Tages-Anzeiger, où il a lancé l'idée d'un grand rassemblement national au Tessin et à Uri à l'occasion de l'ouverture du tunnel du Gothard qui reliera les deux cantons. La manifestation aurait lieu en 2020 aux deux extrémités du tunnel et célébrerait l'union des régions alpines, suisses et européennes. Marco Solari n'avait pas prévu que ce projet, glissé au journal alémanique parmi mille réflexions sur le festival de Locarno et le tourisme tessinois qu'il dirige également, devienne un sujet de discussion en ce creux d'été. Mais les réactions ont été si encourageantes que l'ancien délégué du 700e anniversaire de la Confédération commence à y croire. Une expo nationale 2020, allons-y, dit-il. Pour autant que les cantons et une génération plus jeune s'en emparent.

- Comment cette idée de rassemblement national autour du Gothard vous est-elle venue?

- J'ai trouvé l'inauguration du tunnel du Lötschberg incroyablement pauvre et indigne de l'événement. J'ai pensé que pour le Gothard, ça ne devrait pas se passer comme cela. Il faut que nous prenions conscience de la portée historique de cet ouvrage: les hauteurs seront finalement annulées, c'est ce qu'on a toujours rêvé. Car la frontière entre le Nord et le Sud de l'Europe est aujourd'hui très palpable: du point de vue de la géologie, mais aussi des mentalités, de l'histoire, de la langue... D'un seul coup, les contraires cohabiteront. En Europe, il y aura de nouveaux équilibres à définir entre les pays qui regardent la mer, ceux de plaines (Hongrie, Pologne) et ceux des montagnes. La Suisse vit d'équilibres. Si elle est capable d'annuler les hauteurs, elle doit aussi être capable de réveiller les sensibilités, de lancer les grands thèmes d'avenir pour l'espace européen. Ne ratons pas l'occasion de faire quelque chose de substantiel.

- C'est donc une fête européenne plus que nationale que vous préconisez?

- Aussi internationale que sont les Alpes! Changeons nos points de vue: aujourd'hui encore, où que ce soit, les régions de montagne se tournent vers les plaines en tendant le chapeau. En tant que président de Ticino Turismo, je me rends compte que Locarno sans ses vallées, ou le Tessin sans Bellinzone, la Léventine ou Blenio ne serait rien. Ce sont les régions de plaine qui doivent remercier celles des montagnes, pas le contraire. Evitons que les gens des montagnes se sentent comme dans un musée, ils ont besoin de grands projets. Fêter l'ouverture du Gothard avec une grande fête à ses deux extrémités serait une belle occasion.

- L'idée d'une exposition nationale au Tessin n'est pas nouvelle.

- Elle est vieille comme le message du Conseil fédéral de 1988 sur le 700e anniversaire de la Confédération. A l'époque, on s'était mis d'accord: fêtons le 700e, puis on fera en 1998 une exposition nationale au Tessin. Le groupe de travail tessinois s'est vite rendu compte que les liaisons ferroviaires étaient insuffisantes pour organiser une manifestation d'envergure nationale dans la région. On a donc abandonné. C'était en 1992. Deux ans plus tard, il y eut une nouvelle tentative pour une expo nationale aux quatre coins de la Suisse. Mais le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz ne croyait pas à une telle décentralisation. Je me souviens lui avoir dit: «Laissons tomber, on fera peut-être une expo nationale au Tessin lorsqu'on inaugurera le Gothard.» Puis la décision de faire une exposition nationale dans la région des Trois-Lacs a été prise, et on n'en a plus parlé. Plus personne n'a osé.

- Quelles ont été les réactions à votre proposition depuis samedi dernier?

- Nombreuses et plutôt positives. Tout d'abord au Tessin et à Uri. Moritz Leuenberger également s'est dit enthousiaste. La réaction des médias de Suisse centrale a été très bonne. L'Uranais Franz Steinegger, président d'Expo.02, m'a dit: «Je te soutiens, l'idée est excellente et c'est le bon moment.» Bien sûr, c'est le trou de l'été et les idées prennent rapidement. Mais il y a quelque chose de plus. Le vrai mythe des Suisses n'est pas Guillaume Tell, mais la montagne. Le Saint-Gothard est le point culminant de ce mythe. Je suis convaincu qu'en associant le Gothard et le sentiment national, nous touchons juste. L'unique réaction négative à ma proposition vient d'Ueli Maurer de l'UDC. S'il persiste, ce serait son deuxième autogoal après le Grütli. C'est ne pas comprendre que les gens ont besoin de mythe et que le Gothard, comme le Grütli, en est un.

- Comment le projet peut-il se concrétiser?

- J'aimerais aujourd'hui faire trois pas en arrière: j'ai 63 ans et je reste l'homme du 700e. Il faut qu'une nouvelle génération s'empare de ce projet. Mardi, je suis allé voir les conseillers d'Etat Patrizia Pesenti, présidente du gouvernement, et Marco Borradori, responsable des transports. A titre personnel, ils sont enthousiastes. Mais il faut attendre la rentrée pour que le gouvernement se prononce. Parce qu'il est minoritaire, le Tessin doit avoir une plus grande force de proposition que les autres. Si une minorité ne revendique rien, elle meurt... J'ai confiance dans le caractère des Tessinois. S'ils veulent cette manifestation, ils vont l'obtenir.

- Le festival de Locarno vous permettra-t-il de faire avancer le projet?

- Ce n'est le moment ni des organigrammes, ni des business plans, ni des listes de sponsors. Je refuse que ce projet soit pris en main, au stade où il est, par des managers qui oublient de rêver. Cela dit, il n'est pas défendu de sonder le terrain auprès de l'économie. Quelques entretiens auront effectivement lieu pendant le festival.

- Dix-huit ans après 2002, n'est-ce pas trop tôt pour une nouvelle exposition nationale?

- Au contraire: dix-huit ans, c'est une génération. Et chaque génération a eu son moment de grande découverte et de questionnements. Au-delà du traumatisme financier, j'ai le sentiment qu'Expo.02 a laissé beaucoup de bons souvenirs chez les jeunes qui n'avaient jamais vécu d'expo nationale. Quelle que soit l'époque, quelle que soit la forme que l'on donnera à cette fête, nous avons besoin, à fréquence régulière, de nous rencontrer physiquement. Voyez la Piazza Grande: à la nuit tombée, huit mille personnes se retrouvent pour découvrir un film ensemble. Le lendemain, ils retournent devant leur ordinateur, reliés au monde, mais seuls. Les rassemblements sont irremplaçables.

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