Le Parti socialiste est-il déjà en vacances? La question sous forme de boutade agace fortement les dirigeants du PS. Pourtant force est de constater que la gauche est marginalisée par le face-à-face Blocher-Couchepin. «Pascal Couchepin a réussi à redonner une virginité politique au Parti radical qui s'est compromis avec les idées de l'UDC à Zurich. De ce point de vue là, il faut reconnaître que c'est un joli coup», admet le secrétaire général du PS Jean-François Steiert.

Les socialistes digèrent d'autant moins le «coup» de Couchepin que les attaques contre Christoph Blocher de leur présidente Ursula Koch trois semaines auparavant étaient passées quasiment inaperçues. Cette dernière peine à cacher son irritation quand on évoque la question: «Il faut peut-être que ce soit un homme qui dénonce Blocher? Et puis, pour les médias, un combat des chefs entre Blocher et Couchepin, cela crée de l'émotion, donc fait vendre des copies. Il est tout de même curieux, renchérit Ursula Koch, que ce soient les mêmes journalistes qui m'aient entendu dénoncer l'initiative de Blocher, et n'en ont pas parlé, qui aujourd'hui me téléphonent pour me demander pourquoi je ne dis rien!» La présidente du PS n'a pas tout tort. Lors du congrès socialiste de Neuchâtel, le 29 mai (Le Temps du 31 mai), Ursula Koch avait condamné en des termes très voisins de ceux de Pascal Couchepin l'initiative de Blocher sur la démocratie directe. Sans effectivement que cela fasse beaucoup de vagues. Puis plus rien.

Mais évidemment, l'intervention d'un conseiller fédéral pèse d'un autre poids dans le débat politique suisse. C'est un événement rare qui justifie à lui seul la couverture médiatique. «La bonne question à se poser, relève le conseiller national zurichois Andreas Gross, c'est pourquoi Moritz Leuenberger ou Ruth Dreifuss ne l'ont pas fait.» Et de rappeler qu'il y a quelques années Otto Stich était monté au créneau pour dénoncer les caricatures frisant l'antisémitisme publiées dans la propagande électorale de l'UDC. «Ce genre d'intervention n'est pas dans la nature de nos deux conseillers fédéraux», explique Jean-François Steiert. Quant à Ursula Koch, elle évacue la question d'un revers de la main: «S'ils ne sont pas intervenus, c'est qu'ils savaient que leur présidente avait dit tout ce qu'il y avait à dire.» C.Q.F.D.

Les dirigeants socialistes estiment que la controverse entre les radicaux et l'UDC n'est que de la poudre aux yeux. «Ils sont d'accord sur l'essentiel. D'ailleurs dans la plupart des cantons alémaniques, les deux partis sont apparentés. Comment le peuvent-ils alors que Couchepin et Franz Steinegger ont pratiquement assimilé l'UDC au fascisme?» attaque Jean-François Steiert. En fait, les socialistes enragent de ne pas parvenir à porter sur la place publique ce qu'ils estiment être les vraies questions: la santé et la défense de l'Etat social. La présidente du PS, qui doit faire face à des critiques internes sur son manque de «mordant», est sur la défensive et accuse la presse de ne pas s'intéresser aux vrais problèmes: «Nous avons dénoncé, par exemple, dit-elle, l'acceptation au Conseil national de la motion de l'UDC Samuel Schmid qui propose d'augmenter la TVA et d'abaisser l'impôt fédéral direct, ce qui profiterait surtout aux hauts revenus. Personne n'en parle, parce qu'en fait la presse et la droite sont d'accords sur cette question.»

La presse serait donc responsable de l'effacement momentané de la gauche sur la scène politique. Cette «analyse» ne cache-t-elle pas en fait la gêne des socialistes? Ils n'arrivent pas à se profiler sur les grands sujets de préoccupation des Suisses. La question de l'asile les piège. S'ils font un pas en direction d'une politique plus restrictive, ils se fâchent avec une partie de leur base; s'ils se contentent d'ânonner avec angélisme des slogans humanistes, ils se retrouvent en porte à faux avec une bonne partie de leur électorat populaire. La quadrature du cercle. Résultat: le PS se tait.

Sur l'Europe également, les socialistes redoutent l'échéance des bilatérales. Il est pratiquement certain qu'une des officines dépendant de Blocher lancera un référendum contre les mesures d'accompagnement en matière de libre circulation. Pour le PS, ces mesures sont indissociables d'un soutien aux accords bilatéraux. Ils risquent donc de se retrouver dans une situation impossible. Même sur leur sujet de prédilection en vue des élections fédérales, l'assurance maladie, leur marge de manœuvre est étroite. Ils peuvent critiquer les caisses maladie et les tarifs des médecins, mais politiquement ils sont gênés aux entournures car c'est Ruth Dreifuss qui défend la LAMal.

«Le moment est difficile pour nous, reconnaît le secrétaire général du PS, mais je suis persuadé que nous pourrons débattre des questions sociales avant l'automne.» En coulisse, l'ancien président du PS, Peter Bodenmann, ne manque pourtant jamais une occasion de fustiger la mollesse de la direction socialiste. Il irrite. «C'est un mégalomane, fulmine Andreas Gross. Son arrogance le discrédite en Suisse alémanique. Ses attaques contre Ursula Koch sont démagogiques et obsessionnelles. Sur le Kosovo, si Mme Koch avait été contre la guerre, je peux vous assurer que Bodenmann aurait été le plus chaud partisan de l'intervention de l'OTAN.» Le socialiste zurichois admet cependant que le PS pourrait tout de même être un peu plus présent. Les élections fédérales sont dans trois mois.