Le Temps: Dans quel état d’esprit êtes-vous actuellement?

– Je suis outrée par la désinformation et le manque de professionnalisme de certains médias, qui n’hésitent pas à écrire n’importe quoi au sujet de mon mari sans se donner la peine de vérifier ce qu’ils diffusent. On le dépeint comme un marchand d’armes, un espion, mais c’est indécent! Tout comme le fait d’affirmer que mon mari est parti en vacances en Tunisie frise la diffamation. Sur quelles bases se permet-on de raconter cela? Il faut arrêter de mettre de l’huile sur le feu en alignant des histoires abracadabrantes alors que les deux Suisses sont toujours à Tripoli, à la merci du régime libyen.

– Avez-vous eu l’occasion d’en parler avec votre mari?

– Je peux lui parler et lui envoyer des email tous les jours. S’il était parti en vacances, je le saurais.

– Dans votre village, personne n’était au courant que l’un des deux Suisses est votre époux. Pourquoi êtes-vous restée silencieuse jusqu’à présent?

– Mais pourquoi serais-je allée raconter cela aux voisins? C’est un village où les gens ne se connaissent pas beaucoup. Je ne suis pas allée me confier au syndic, parce que je n’en voyais pas l’utilité. Et surtout, au début, je n’ai pas imaginé une seconde que mon mari resterait enfermé à Tripoli si longtemps. Je voulais préserver mes amis, mes proches. Mais aujourd’hui, je suis très soutenue par les gens qui me sont chers.

– Quand vous êtes partie en voyage avec Micheline Calmy-Rey à Tripoli, comment avez-vous évalué l’état de santé de votre époux?

– Un médecin était avec nous, il l’a ausculté, ainsi que l’autre Suisse. Je suis inquiète pour mon mari. Il a 68 ans, bientôt 69. Il est cardiaque, il prend des médicaments contre l’hyper tension, il devrait passer des examens. Quand je l’ai revu, il avait pris dix kilos, j’ai senti à quel point il se ronge de l’intérieur. Il a aussi un problème à l’œil, et des soucis aux dents. Moralement, mon mari a des hauts et des bas. Il fait peut-être de la décompensation. Au printemps, on a demandé un rapatriement humanitaire, mais nous n’avons reçu aucune réponse de la Libye.

– Comment votre mari et son compatriote vivent-ils à Tripoli depuis le début de la crise?

– Comme l’autre Suisse, mon mari est d’abord allé en prison. Puis il a passé cinq ou six semaines à l’ambassade, mais il s’y est vite senti oppressé. Il a alors décidé de loger à l’extérieur, dans un appartement loué. L’autre Suisse, en revanche, est resté pendant tout ce temps à l’ambassade. Dès que la crise a démarré, il a liquidé son appartement. Mon mari a gardé le sien. Mais depuis le voyage de Hans-Rudolf Merz, ils vivent tous les deux à l’ambassade. Ils ne bougent plus, ils sont en stand-by, dépendants du bon vouloir de la Libye.

– La cheffe du DFAE a déclaré au parlement que votre mari, dans un premier temps, avait bien géré la situation…

– Il n’imaginait pas comment les choses tourneraient. Comme il parle l’arabe, et qu’il connaît le pays, pour y avoir vécu onze mois par le passé, il ne s’est pas tout de suite inquiété. Mais étant donné que le dossier s’est envenimé au fil des mois, son état d’esprit a changé.

– De quoi votre époux est-il exactement accusé?

– Les deux Suisses sont soi-disant en violation avec les règles de séjour, mais c’est un prétexte. Mon époux a la double nationalité, il avait ses deux passeports, suisse et tunisien. Tous deux ont été confisqués.

– Pourquoi était-il parti en Libye?

– Il est à la retraite, mais il ne tient pas en place. Il avait planifié un voyage d’affaires de cinq jours en Libye, dans le but d’évaluer les possibilités de développement dans le pays pour le compte d’une entreprise suisse de construction. Il n’est pas d’un naturel méfiant. Il voulait faire profiter l’entreprise mandataire de son expérience, de ses contacts. Mon mari a beaucoup voyagé à l’étranger, j’ai l’habitude de ses absences, c’est pour cela que j’ai pu tenir le coup.

– Considérez-vous que votre mari est pris en otage?

– L’autre Suisse et lui sont libres de leurs mouvements à l’intérieur du pays, et ils ne sont pas torturés. Cela m’aide à supporter la situation. Mais ils sont constamment sous surveillance, ils vivent sous une pression incroyable. Mon mari est retenu là-bas contre son gré depuis plus d’un an, avec tous ses papiers confisqués. Est-ce que c’est respecter les droits humains, cela? Pour ma part, oui, je considère que cela correspond à la définition d’otage.

– Espériez-vous que Hans-Rudolf Merz allait rentrer avec les deux Suisses?

– Hans-Rudolf Merz sait ce qu’il fait. Je ne m’attendais pas à ce qu’il revienne avec les deux Suisses. Il était clair que la Libye n’allait pas le permettre, puisqu’elle refuse de lier les deux affaires. Je fais confiance aux autorités fédérales, qui m’ont d’ailleurs toujours tenue informée de l’évolution du dossier.

– Comment se passe votre quotidien depuis le départ de votre époux?

– Je suis figée dans ma manière de vivre. C’est-à-dire que je vis au jour le jour, sans faire de projet au-delà du lendemain ou du surlendemain. Au départ, je comptais les semaines, puis les mois. Tous les 19 du mois (ndlr: il a été emprisonné le 19 juillet 2008), je coche une case. Chaque jour est un recommencement. Mais je fais confiance à mon mari, il va tenir le coup. Je ne peux pas souffrir pour deux.

– Et votre famille, qu’en pense-t-elle?

– J’ai deux fils, de 36 et 38 ans. Ils sont sidérés par ce qui se passe. Ils s’accrochent à leur vie de famille. Mon mari et moi avons six petits-enfants, dont deux fillettes de deux ans et deux petits garçons nés pendant qu’il était en Libye. Mon mari a raté avec eux les meilleurs moments en tant que grand-père.