Politique

Maria Bernasconi: «En Suisse, le machisme s’exerce de manière plus sournoise»

Si elle ne compare pas l’univers politique suisse à la France, l’ex-parlementaire socialiste, Maria Bernasconi, témoigne du harcèlement verbal subi à Berne

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A 61 ans, la socialiste Maria Bernasconi jouit d’une solide expérience politique. Elle a siégé en tant que parlementaire durant 26 ans, d’abord à Genève puis à Berne, avant de prendre sa retraite politique en novembre 2015. Spécialiste des questions d’égalité, la Genevoise d’origine lucernoise a coprésidé le groupe des Femmes socialistes suisses et œuvré au Service genevois pour la promotion de l’égalité entre hommes et femmes.

Le Temps: L’affaire Baupin secoue la France, la Suisse a-t-elle connu des cas semblables?

Maria Bernasconi: Nous n’en sommes heureusement pas là. En Suisse, les hommes font preuve de davantage de retenue. Le harcèlement banalisé existe, mais il se cantonne généralement aux paroles, à des plaisanteries grivoises ou à des remarques déplacées. Je n’ai pas connaissance de cas d’agression sexuelle avérée. Le machisme s’exerce de manière plus sournoise, peut-être à cause de l’influence germanique, elle-même inspirée par les pays du Nord. Ces différences culturelles expliquent qu’on ne soit pas dans une logique de latin lover un peu décomplexé qui confond harcèlement et séduction. Reste que dans tous les milieux politiques, le pouvoir décuple l’assurance des hommes, au point que certains se croient tout permis.

- Lors de votre carrière politique, avez-vous subi du harcèlement ou eu vent de telles pratiques?

- Comme jeune parlementaire au Conseil national, j’ai essuyé nombre de remarques déplacées lors de ma première législature entre 1995 et 1999. Les attaques portaient sur mon physique, mon habillement ou mon accent alémanique. Cela n’a jamais dépassé ce stade, jusqu’au jour où un collègue m’a assené une tape aux fesses pour plaisanter. Sous le choc, je n’ai pas réagi.

Mon souvenir le plus marquant reste celui d’un débat à la commission de l’économie et des redevances. Suite à l’une de mes interventions contre le lobby paysan, un député genevois a menacé de me violer si je refaisais ça. Ses mots m’ont tant choquée que j’en suis restée sidérée. Par la suite, avec l’âge, les remarques désagréables se sont atténuées. C’est assez affligeant de se dire que le sexisme s’arrête lorsqu’on cesse d’être un objet de désir. Au cours de mon mandat, l’une de mes collègues a également subi du harcèlement par messages.

- Estimez-vous qu’il règne une omerta dans le milieu politique suisse?

- Oui, les femmes victimes hésitent à en parler. Il y a une forme de honte, d’humiliation à verbaliser des actes déplacés. Surtout lorsqu’en face, certaines collègues entrent volontiers dans un jeu de séduction malsain en s’asseyant par exemple sur les genoux de collègues. En tant que femme en politique, on pense avant tout à se faire réélire et on craint de renvoyer l’image d’une candidate austère, rébarbative qui ne sait pas plaisanter. Alors on modifie son comportement en conséquence. On fuit les verres qui s’éternisent après les séances pour éviter les blagues salaces, on travaille son image et sa féminité pour être invitée sur les plateaux télévisés.

- Comment vit-on la politique lorsqu’on est une femme?

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- C’est un défi bien plus compliqué que pour un homme. L’opinion publique reste convaincue qu’une femme est moins compétente, elle doit davantage se battre pour acquérir une crédibilité. Le harcèlement figurait à l’agenda de nos réunions de parti, même si la difficulté d’accéder à des postes haut placés ou encore le manque de visibilité dans les médias demeuraient les sujets les plus débattus. Pour gouverner en tant que femme, il faut s’imposer. L’exemple du lynchage de la Verte Michèle Künzler à Genève le prouve. J’ai moi-même vécu un baptême du feu à la commission des travaux du Grand Conseil genevois. Il a fallu que je rédige un rapport de majorité sur un projet d’aménagement complexe pour que mes collègues me prennent enfin au sérieux.

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