Portrait

Maria Isabelle Wieser, pour faire décoller l’égalité

Le 1er mai, elle deviendra officiellement la nouvelle directrice du laboratoire d’idées Foraus pour la Suisse romande. Quand le féminisme pragmatique revisite la politique

La libre circulation à l’intérieur de l’Union européenne donne-t-elle plus de pouvoir aux femmes qui migrent, en leur offrant la possibilité de mieux gagner leur vie? Ou, à l’inverse, sont-elles piégées par des marchés du travail très genrés, une grande partie des femmes migrant pour aller s’occuper des travaux ménagers ou des enfants des autres?

L’essai que vient de consacrer Maria Isabelle Wieser aux effets de la migration des femmes dans l’UE lui a récemment valu un prix de la Autumn Academy Engelberg. Dans sa conclusion, la trentenaire se laisse aller à une confidence. «Une jeune Slovaque travaillant en Suisse m’a raconté comment son mari la battait encore plus depuis qu’elle était devenue la principale source de revenus du foyer.» Derrière le papier académique, on devine la frustration, une profonde conscience des injustices faites à la moitié de l’humanité, et la détermination à les documenter pour construire des solutions.

Sur le blog de Foraus, Maria Isabelle Rieser a aussi écrit sur le droit à l’avortement, la révolution #MeToo ou les objectifs d’égalité économique du Département fédéral des affaires étrangères, un des sponsors de Foraus. Quel sens donner au fait que le continent européen tienne son nom d’un mythe qui se réfère à une histoire d’enlèvement et de viol d’une femme (Europe) par un homme puissant (Zeus)? Quels sont les effets du surplus d’hommes en Asie, accentue-t-il la compétition masculine au détriment des femmes ou peut-il contribuer à en finir avec des traditions pesantes comme la dot ou le tabou des mariages entre castes? Nul doute que les problématiques qu’elle soulève apportent un vent de fraîcheur à Foraus: étudier la place des femmes permet de revisiter toute la politique étrangère en changeant de regard.

Suisse, Europe, et plus

Le sien est multiple. Dans sa famille figurent une arrière-grand-mère féministe anglaise probable suffragette, une grand-mère médecin à une époque où elles étaient seulement trois femmes dans l’amphithéâtre, et des origines juives polonaises, tchèques, italiennes. Maria Isabelle Wieser, elle, est née à Suwa, au Japon, où sa mère violoniste genevoise a suivi les cours du célèbre professeur Suzuki. Rentrée en Suisse toute bébé, elle a grandi entre Lucerne et Zurich, d’où vient son père, également violoniste. Une enfance bilingue et pleine de musique pour elle et ses trois frères et sœurs, tous musiciens. Elle-même a chanté pendant trois saisons dans le chœur du Luzerner Theater.

Une enfance marquée aussi par des problèmes de santé, qui rallongent ses années d’études, et par la séparation de ses parents. «J’ai vu comment ma mère a dû se battre pour élever seule quatre enfants. Elle a mis tout son héritage dans notre éducation. Je connais le problème du divorce pour les femmes qui ont un moment arrêté de travailler.» Sa maturité avec option musique en poche, elle entame des études de droit à l’Université de Lucerne. «J’étais très bonne en droit du divorce, mais je n’étais pas passionnée. Je suis arrivée à la conclusion qu’il fallait traiter les injustices de genre dans un contexte plus global, sans se limiter à la Suisse.»

Il y a un formidable dynamisme dans les groupes de Foraus […], la population civile pousse!

La jeune femme qui finance ses études grâce au baby-sitting se réoriente vers un bachelor en sciences politiques, toujours à Lucerne: «La meilleure décision que j’ai prise!» Et n’en revient toujours pas d’avoir ensuite été prise à l’ambassade suisse de Washington pour un stage de six mois. Elle est là-bas quand a lieu la Marche des femmes contre Donald Trump, en janvier 2017.

«La société civile pousse»

C’est une amie de Sciences Po qui l’a introduite dans le groupe Foraus de Lucerne, avant son départ aux Etats-Unis. Quand elle revient à Genève, elle partage ses idées notamment lors de «retraites» au vert pour réfléchir en profondeur sur les objectifs à poursuivre et les stratégies à appliquer. Des rencontres fructueuses. «Il y a un formidable dynamisme dans les groupes de Foraus, beaucoup d’événements sont organisés par les groupes locaux, la population civile pousse!» Trois mois plus tard, elle et une collègue lancent le groupe Genre.

C’est à ce titre qu’elle a co-organisé l’atelier lancé dans le cadre des 20 ans du Temps l’année dernière pour trouver des solutions innovantes contre le harcèlement sexuel. «Elle est pleine d’idées et très efficace, se félicite Mathilde Farine, sa partenaire sur le projet. En plus, elle est drôle.»

Drôle. D’ailleurs, elle rit beaucoup pendant l’interview, et pendant la séance de photos, sur la magnifique coursive de l’Organisation météorologique mondiale, qui offre gracieusement des bureaux à Foraus. Avec le soutien d’autres membres, elle a déjà beaucoup fait pour intégrer les problématiques de genres dans le dynamisme de l’organisation – qui innove avec un allongement du congé maternité pour les femmes et un congé de paternité de deux semaines pour les hommes! «De nouvelles forces arrivent: les nationalismes, les femmes, les jeunes. L’ordre mondial traditionnel est remis en cause.» Le 1er mai, elle deviendra officiellement la nouvelle directrice du think tank pour la Suisse romande.


Profil

1988 Naissance à Suwa, au Japon.

2016 Bachelor en sciences politiques, Université de Lucerne, et entrée à Foraus.

2016-2017 Stage à l’ambassade de Suisse aux Etats-Unis.

2018 «Project manager» genre à Foraus, puis directrice adjointe pour la Suisse romande.

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