Parcours personnel, objectifs politiques: alors que la bataille pour le Conseil administratif de la ville de Genève s'annonce féroce, «Le Temps» brosse le portrait de cinq candidats durant toute la semaine.

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Un visage ardent et ténébreux sur le rideau rouge amarante. Maria Perez ne jouera pas ce soir au Théâtre Pitoëff. Car si la scène est affaire de sa vie, c’est à la scène politique que la comédienne intermittente se destine désormais, en briguant à 50 ans un siège à l’exécutif de la ville de Genève, sous les couleurs de la gauche radicale (Parti du travail). C’est dans la demi-obscurité d’une salle vide qu’elle a choisi de se raconter, devant «un décor de bric et de broc, un théâtre de pauvre».

Bien joué: la pauvreté, elle en a fait sa signature et son combat. Parce qu’elle n’a jamais oublié d’où elle vient, dit celle qui gagne son pain aujourd’hui comme formatrice d’adultes à l’Université ouvrière de Genève. Fille de parents espagnols immigrés, elle voyait son père, boulanger pour Swissair, et sa mère, nettoyeuse, se tuer à la tâche. Pour la fillette, le travail était synonyme d’épreuve. L’intégration, aussi. «A 12 ans, j’ai pris conscience que j’en savais plus qu’eux, illettrés. J’écrivais leur courrier, très tôt je suis devenue responsable.» Mais elle traînait aussi cette vague honte, celle qui fait «que vous ne vous sentez jamais complètement dedans, comme les autres». A fredonner les mêmes chansons, à mettre du Maggi dans les cornettes. Bien plus tard, elle jouera dans «Les Forts, les faibles», une pièce qui tournera en Suisse et en France. Le titre lui va si bien. 

«Longtemps, il m’a manqué les mots pour le dire»

Lorsque, à 16 ans, Maria Perez rencontre le théâtre pour la première fois, c’est l’éblouissement. Si elle obtient un diplôme de l’Ecole de commerce pour satisfaire ses parents, elle rejoint le Conservatoire de Lausanne, à la poursuite de cet amour de la langue. Elle danse aussi, elle chante, s’essaie même au trapèze, et joue. «Longtemps, il m’a manqué les mots pour le dire», avoue-t-elle. Maintenant, ils coulent en flots continus, une indignation neuve chassant une vieille colère, sans grande articulation; une faconde qui procure à l’interlocuteur une curieuse sensation de brouillard poudré, de décors chiffonnés.

Manque de charpente, peut-être, mais spontanéité et authenticité, qui tranchent en regard du discours des politiciens madrés comme des frileux. «Une femme courageuse qui n’a pas trahi ses idéaux», disent d’elle ses soutiens. «Une passionaria qui n’est pas taillée pour les responsabilités», rétorquent ses détracteurs, et elle en a beaucoup dans son propre camp. Il faut dire qu’elle a été licenciée en 2018 de SolidaritéS où elle travaillait après s’être battue et avoir été reconnue victime d’une atteinte à la personnalité. Depuis, c’est la guerre au sein des anciens alliés d’Ensemble à gauche. S’il fallait à ses adversaires un titre de pièce dans laquelle Maria Perez a joué et dont ils puissent se gausser, offrons-leur Les Demeurées. Mais elle y était vibrante, semble-t-il.

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«Je suis toujours dans l’inconfort, par choix»

Maria Perez tombe dans la politique en 2004 grâce à un combat mené naïvement: une pétition contre les coupes budgétaires du canton dans la culture. Trois ans plus tard, recrutée par l’ancien conseiller d’Etat Christian Grobet, elle est élue au législatif de la ville. «Je ne voulais pas être réduite à la comédienne du Municipal, alors j’ai pris les commissions des travaux, des affaires sociales, des finances.» Elle avoue avoir eu longtemps le trac avant de prendre la parole au parlement: «En politique, il s’agit de trouver ses propres mots.» Comique, pour une actrice, ou la preuve qu’elle ne campait pas un rôle, selon la lecture qu’on en fait.

En 2009, elle s’oppose au projet du magistrat d’Ensemble à gauche Rémi Pagani pour la plaine de Plainpalais, opposition annonciatrice de la lutte contre l’abattage des arbres, avec le MCG. Provocatrice, on l’a vue se recouvrir la tête d’un foulard lors d’un débat sur la laïcité, encaissant l’étiquette d’islamo-gaucho. Perchée, Maria Perez? Bretteuse hystérique? «Je ne crains pas de m’exposer, répond-elle. Je suis toujours dans l’inconfort, par choix.» Elle se bat pour la protection des locataires de la Gérance immobilière municipale, pour davantage de pompiers ou contre l’externalisation du nettoyage public aux sous-traitants. Chaque coupe budgétaire, ou estimée telle, provoque chez elle un coup de sang. Contre le projet de rénovation du Musée d’art et d’histoire (MAH) financé notamment par Jean-Claude Gandur, elle est allée chercher d’improbables soutiens à droite. «Je sais franchir les lignes pour trouver les ressources», dit-elle fièrement. Au jeu des analogies, dire que la comédienne s’est illustrée avec tempérament dans une version théâtrale des «Liaisons dangereuses».

Baisser le salaire des édiles

Si elle devait parvenir à rafler le siège de la gauche dure que quitte Rémy Pagani et que brigue l’avocat Pierre Bayenet, quel rôle pour celle qui «se reconnaît dans les modestes», mais qui aime la lumière? Elle promet de se battre pour une «justice territoriale», mise à mal selon elle par la gentrification, comme aux Charmilles où elle habite avec sa fille et son mari, qui ferait sortir des écoles du Réseau d’enseignement prioritaire parce que les familles nanties leur préfèrent les établissements privés. Elle veillera à ce que la musique et le théâtre viennent aux modestes. Et si vous lui parlez des ressources, elle vous répondra que le canton et les autres communes «prennent la ville pour une vache à lait et qu’un rééquilibrage des subsides s’impose». En ligne de mire: le Grand Théâtre, auquel le canton a retiré sa subvention. Cohérence oblige, elle soutient une initiative populaire pour baisser le salaire des édiles de la ville, de 250 000 à 163 000 francs.

Les exigences de la fonction, les abîmes de la réalité politique, l’élue s’en joue, ce matin, au Théâtre Pitoëff. Comme s’il suffisait d’être portée par son texte pour conquérir le citoyen. Le rideau se tire, Maria Perez joue encore, elle n’a pas tout dit.