Egalité

Maribel Rodriguez: «Nous sommes démunis face au harcèlement»

A l'école, dans les lieux d'apprentissage et les entreprises, Maribel Rodriguez, cheffe du bureau de l'égalité, lutte pour que l'espace public appartienne à la femme comme à l'homme. La Suisse est encore l'un des pays européens où la ségrégation des sexes est la plus marquée dans le milieu professionnel

Pour qui connait comme vous la réalité des rapports hommes-femmes dans le monde professionnel, l'affaire Weinstein ne révèle rien d'exceptionnel?

En effet, l'exercice de ce type de masculinité agressive et dominante chez cet homme est la conséquence normale du modèle social dans lequel beaucoup évoluent. Ce qui est nouveau dans ce cas, c'est la parole libérée des femmes. «Nous n'avons pas induit ce comportement, nous avons subi quelque chose d'injuste et d'intolérable», revendiquent toutes celles qui prennent la parole depuis la semaine dernière. Cette indignation se fait en prenant à partie l'opinion publique plutôt que la justice. L'éclatement de cette affaire Weinstein est une bonne chose, j'espère que la prise de conscience et le rejet social face à ce comportement odieux sera pérenne.

A lire: L’affaire Weinstein traverse l’Atlantique

Vous avez été nommée «Madame égalité des genres» du canton de Vaud en mars dernier. Comment travaillez-vous pour que l’imaginaire social, lié aux abus de pouvoir masculins, change?

Les comportements sexistes se glissent à de multiples étages, nous intervenons donc à plusieurs niveaux. «L’école de l’égalité» propose des manuels scolaires qui prônent des visions égalitaires et respectueuses dans chaque branche et contribuent à casser les stéréotypes sexistes. La journée «oser tous les métiers» pour sa part favorise la mixité dans les milieux professionnels. Une campagne de sensibilisation au harcèlement sexuel sur les places d'apprentissage va également démarrer en 2018. Enfin, nous avons mené à terme l'adoption par le Grand Conseil de la loi sur la violence domestique cette année. Nous travaillons désormais à la loi sur le contrôle de l'égalité salariale dans les entreprises.

La loi est bientôt exhaustive concernant l'égalité entre les hommes et les femmes. Que faire des comportements qui lui échappent?

C'est vrai que la justice peut être saisie lorsqu'il y a infraction, mais nous sommes plus démunis face au harcèlement lorsqu'il n'y a pas d'infraction au sens pénal. Prenez le cas du harcèlement de rue. Les femmes se sont habituées à éviter certains quartiers, certaines heures, certains styles vestimentaires, il s'agit de stratégies d'adaptation et de contournement du problème. Ce harcèlement qu'elles subissent répond à une logique machiste qui perçoit une femme dans l'espace public comme offerte sexuellement. Heureusement, on observe aujourd'hui que le seuil de tolérance des femmes a baissé face à ces attitudes. Certaines d'entre elles prennent des cours de self défense, un palliatif, plutôt que de toucher à la racine du problème. Mais cela a le mérite de sortir de la logique de l'évitement et le contournement de la violence faite aux femmes.

«Les chaussures et les vêtements de la femme sont pensés pour séduire. Ils sont moins propices à la mobilité que ceux des hommes, ce qui les limite dans l'espace public»

Maribel Rodriguez

Qu'est ce qui, personnellement, vous choque le plus?

Les personnes qui ont tendance à interpréter la présence des femmes dans la société sous un jour biologique, celui de la sexualité et de la reproduction. Alors que, dans les faits, notre biologie a très peu d'influence réelle sur les différents rôles que nous sommes amenées à jouer dans l'espace public. Regardez les garderies qui appellent systématiquement les mères lorsqu'il y a un problème, car les femmes sont perçues comme les principales responsables des enfants qu'elles ont mises au monde; ou lorsque les patrons accordent beaucoup plus facilement un temps partiel à la femme qu'à l'homme, car il est perçu comme «naturel» de leur permettre d'exercer pleinement leur maternité, alors que la paternité engagée est rendue très difficile aux employés hommes. Enfin, il y a une hypersexualisation de l'image de la femme dans nos sociétés. Ses chaussures et ses vêtements pensés pour séduire, sont moins propices à la mobilité que ceux des hommes, ce qui limite la mobilité pleine des femmes dans l'espace public.

Y'a-t-il encore des domaines professionnels où la femme est totalement absente?

La Suisse est l'un des pays européens où la ségrégation des sexes est la plus marquée dans la sphère professionnelle. La mixité s'installe peu à peu, mais les domaines comme ceux de la construction, de l’informatique, des technologies ou de l’architecture sont ceux qui ont le plus de difficulté à attirer de vocations féminines.

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Que disent les hommes?

J'attends la voix des hommes sur les phénomènes de harcèlement. Je ne sais pas, à vrai dire, à quoi attribuer ce silence; une pudeur à s'exprimer, peut-être par peur d'être assimilé à ces comportements inadmissibles. Je salue néanmoins l'émergence de certaines associations qui enjoignent les hommes à vivre différemment leur masculinité, en suivant un modèle de corresponsabilité et de participation dans la sphère privée. Depuis que les femmes ont obtenu le droit de vote, il y a bientôt cinquante ans en Suisse, leurs vies ont énormément changé, mais les hommes, eux, ont très peu bougé.

A consulter: le blog «Les chroniques du #FerARepasser», par Marc Münster

Je les incite à aller vers d'autres sphères, à partager la responsabilité de leur famille, ils auront une vie plus équilibrée et moins de sentiment de vide à leur retraite. Et ainsi femmes et hommes s'engageront dans leur travail dans les mêmes conditions. Nous travaillons avec les entreprises qui nous le demandent, comme l'a fait le CHUV, à sensibiliser les employeurs et employés pour faciliter la conciliation entre vie privée et professionnelle pour les hommes comme pour les femmes.

Dossier
Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

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