VALAIS

Marie des Collines, bistrotière érudite et visionnaire de La Sage

Le psychanalyste Jean-Michel Quinodoz rend hommage dans un livre à sa tante, personnage inépuisable ayant marqué la région d'Evolène et son développement.

«On a décidé qu'on aimerait mieux nous développer nous-mêmes comme on veut, avant que ce soit les autres qui nous développent comme ils veulent.» La femme qui parle ainsi, c'est Marie Quinodoz. Nous sommes en 1934 et, âgée alors de vingt ans, elle fonde avec quelques autres jeunes de son hameau natal la Société de développement de La Sage, au-dessus d'Evolène.

Aujourd'hui, dans un livre, son neveu, le psychanalyste Jean-Michel Quinodoz, rend hommage à ce personnage hors du commun, qui fut successivement, et souvent simultanément, chef d'exploitation agricole - dès l'âge de 14 ans -, chef de chantier - sous sa direction sera rénové, pendant la guerre, l'alpage de Zathey -, fondatrice d'une scierie, tenancière d'un bistrot devenu légendaire, le Café des Collines à La Sage, qui lui vaudra son surnom tardif. Là, dès 1960, elle accueille les visiteurs en costume d'Evolène, mais un long fume-cigarette aux lèvres, Le Monde et Le Canard enchaîné étalés devant elle.

Historienne, apicultrice, conteuse

Marie Quinodoz fut aussi historienne, exhumant des documents remontant au XVe siècle, archéologue à la recherche d'un éventuel passé celtique de la région, conférencière, conteuse, apicultrice, généalogiste pour les cousins d'Argentine, lexicographe auteure d'un monumental dictionnaire du patois d'Evolène, publié après sa mort.

Marie Quinodoz, enfin, dans sa jeunesse, convoyait les touristes depuis Sion dans une carriole tirée par un mulet et n'hésita pas, plus tard, à louer un hélicoptère pour photographier dans la montagne un étrange assemblage de pierres, rappelant les figures de Nazca au Pérou et semblant représenter le cheval ailé Pégase.

A travers le destin de cette très forte femme, c'est celui d'une communauté alpine restée particulière qui transparaît. L'histoire des parents de Marie est à cet égard surprenante. Le régent Joseph Quinodoz épouse en 1903 Marie Gaspoz, dite Marie la fileuse. Marie est veuve d'un homme aisé, de trente ans plus vieux qu'elle, et dont elle a hérité à sa mort, un mois seulement après le mariage, trente mille francs, somme assez colossale pour l'époque. «Mille francs par nuit», diront les mauvaises langues, qui suggèrent également que, «promis depuis longtemps», les jeunes gens auraient décidé d'accepter ce mariage «pour profiter de l'héritage». Le vieux célibataire fortuné, lui, ne se serait marié que dans le but de déshériter ses propres neveux, avec lesquels il était en conflit.

Marie des Collines, de son côté, se mariera tard, passé la trentaine, avec le paysan Pierre Follonier, qui sera aussi constructeur de chalets. Interrogée sur cette habitude fréquente des unions tardives, elle répond que «c'était un moyen de retarder la venue des enfants, une forme de contraception». Questionnée aussi sur la possibilité d'intimité des couples, si l'on sait que parents et enfants dormaient souvent dans la même pièce, Marie explique qu'une habitude tacite voulait que des proches de la famille emmènent les enfants en promenade le dimanche après-midi.

La prescience des avalanches

Dans ses conférences, Marie des Collines se montrera redoutablement visionnaire. En 1976, trente ans avant l'altermondialisme, elle remet en cause le dogme de la croissance linéaire et prône un développement «modeste». C'est aujourd'hui encore la voie que privilégie la région d'Evolène. Elle annonce également que les subventions aux montagnards vont à fin contraire et prédit la disparition du paysan de montagne: «Il n'a plus le sentiment de faire œuvre durable et il se dit que si son but ne consiste qu'à gagner son pain quotidien et à décorer le paysage, il peut tout aussi bien faire un autre métier où le salaire arrive à la fin de chaque mois.»

Même le drame des avalanches de 1999, Marie Quinodoz, décédée vingt ans plus tôt, l'avait anticipé, redoutant des constructions dans les zones à risques: «Depuis cinq cents ans, seuls deux chalets d'habitation ont été emportés par les avalanches... plaise au ciel que la sécurité apportée par les assurances ne soit la cause d'un drame des éléments naturels.»

Jean-Michel Quinodoz, Marie des Collines, Editions Slatkine.

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