Opinions 

Marie-Hélène Miauton: «Au «Temps», je suis la droite alibi»

Marie-Hélène Miauton, qui tient sa chronique dans «Le Temps» depuis 1999, publie un recueil de ses textes. Questions sur près de vingt ans d’observations

Depuis 1999, Marie-Hélène Miauton tient une chronique hebdomadaire dans Le Temps, un record pour une chroniqueuse. Elle y parle de tout, mais beaucoup de la Suisse, avec son point de vue d’une droite libérale, entrepreneuriale et conservatrice. Ses textes suscitent l‘adhésion et le rejet, dans un clivage politiquement incorrect qui la ravit. Elle en a sélectionné une centaine, répartis sur près de vingt ans, pour un recueil qui vient de paraître.

Vous avez résisté à quatre rédacteurs en chef, tenu plus longtemps que nombre de journalistes. Un sujet de fierté, j’imagine?

Oui, et aussi de reconnaissance pour Le Temps, qui m’est resté fidèle. En 1999, quand le journal m’a proposé cette chronique, j’animais le groupe de réflexion A Propos et avais travaillé sur la Constitution vaudoise. Cela m’a donné un moyen inespéré de faire passer des idées. Je n’avais pas imaginé que cela puisse durer autant: j’en suis à ma 754e chronique!

Un recueil pour vos fans? Ou pensez-vous intéresser de nouveaux lecteurs avec d’anciennes actualités?

J’ai pensé que cela pourrait plaire à deux types de lecteurs, ceux qui apprécient mon regard acéré sur la vie politique et ceux qui aiment mon point de vue conservateur et amusé à la fois sur notre société.

Je suis conservatrice, cela ne m’empêche pas d’avoir un regard tendre sur les difficultés des êtres humains. J’ai choisi ces chroniques de manière à ce que ce ne soit pas un livre sur le passé, mais une analyse sur les dix-huit premières années du XXIe siècle en Suisse.

Avez-vous vu la Suisse changer?

Le propre de ce pays, c’est qu’il change sans changer, par petites touches, par consensus. C’est ce que j’aime en lui.

J’ai vu évoluer le regard des politiques sur la démocratie directe. Celle-ci n’est plus sacro-sainte, mais discutée en permanence. On dit: «Le peuple se trompe, on vote trop et n’importe comment.» C’est arrivé de façon imperceptible, mais c’est nouveau. La relation entre hommes et femmes a énormément changé. D’une génération à l’autre, les jeunes maris, les jeunes pères ont fait beaucoup de chemin.

Le sexisme, les gestes déplacés, le harcèlement, en avez-vous jamais souffert?

Jamais! J’ai beau chercher dans ma vie professionnelle, mes voyages, les nombreuses assemblées d’hommes dans lesquelles je me suis trouvée. On me dit que c’est parce que j’étais la patronne [de la société de sondages MIS Trend]. C’est vrai, mais j’avais aussi besoin de clients qui auraient pu faire pression. Je crois que les femmes craignent trop d’affirmer par le geste et la parole qu’elles ne veulent pas. Bien sûr, je ne parle pas des cas pénaux.

Vous-même semblez ne pas avoir beaucoup changé depuis 1999 dans votre façon de voir les choses?

J’ai des convictions, qui sont restées les mêmes. Mais je pense que j’ai plus d’empathie, alors qu’au départ mon regard était plus sec.

«Empathie, regard tendre»… Vous ne vous reconnaissez pas dans l’image de femme dure que vous pouvez donner parfois…

On a toujours deux personnages. La vie et le caractère vous obligent parfois à vous montrer plus distante, moins fragile que vous l’êtes. Peut-être aussi qu’avec des convictions fortes, on se doit d’être ferme, surtout quand ce ne sont pas celles du courant dominant. Mais dure, jamais!

Vous n’êtes pas la plus populaire auprès des journalistes du «Temps», surtout quand vous repassez après nous pour dire ce qu’il aurait fallu écrire. Mais la direction du journal, qui aimerait parfois avoir une rédaction plus à droite, tient à vous…

Je suis la droite alibi! C’est ce que je réponds à ceux qui s’étonnent que je sois toujours là. Il y a des lecteurs qui m’aiment, d’autres qui me détestent. J’ai toujours été polarisante et j’assume cela très bien. Le problème des médias, c’est que 80% des journalistes sont à gauche. De ce fait, ils représentent mal le corps social, car la Suisse reste à droite.

Vous qui aimez l’autorité, la tradition, les militaires…

Mais je n’aime pas les militaires, c’est complètement faux! Je suis pour l’armée de milice, comme une large majorité de la population. L’autorité et la tradition, oui. Ce n’est pas par nostalgie que je les défends, mais dans une tentative d’inverser les choses, quand je vois qu’elles vont dans le mauvais sens, qu’elles ne fonctionnent pas.

On trouve beaucoup de citations dans vos chroniques, mais au fond, quelles sont les références intellectuelles qui vous ont marquée?

L’un des défauts de l’éducation moderne, c’est qu’elle nous coupe des grandes œuvres, qui sont très utiles à la construction d’une pensée. Les citations ont le mérite de rappeler que ce n’est pas moi qui pense une certaine chose, mais que cette vision est vieille comme le monde. Tenez, ce bijou de phrase de Colette: «Une femme qui se croit intelligente réclame les mêmes droits que l’homme, une femme intelligente y renonce.» Mais je suis éclectique, très curieuse, il m’est difficile d’avoir un modèle alors que j’aime tellement de choses.


Dire la Suisse avec (im)pertinence, 111 chroniques parues dans «Le Temps», Ed. Favre/Le Temps, 2017, 263p.

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