Architecture

Mario Botta: «L’architecte est un citoyen du monde»

Depuis 2003, lorsqu’il avait remporté son premier concours pour la construction d’un musée sur le campus de l’Université de Pékin, l’architecte tessinois multiplie les projets en Chine. D’autres pays asiatiques apprécient également sa signature. Rencontre avec l’infatigable Tessinois

Le mois d’octobre est lumineux. Le bureau de Mario Botta à Mendrisio aussi. Cet espace design et clair de 700 m², tout en longueur, occupe le rez-de-chaussée d’un grand immeuble en bloc de travertin jaune, que l’architecte tessinois lui-même a construit à l’entrée de sa ville natale.

A 74 ans, Mario Botta a gardé la vigueur et l’enthousiasme de sa jeunesse. «Mon travail est pour moi un filtre de vie, c’est toute mon existence et je ne pourrais ni ne saurais rien faire d’autre», dit l’architecte aux petites lunettes rondes et à la chevelure blanche.

A la conquête de pays toujours plus lointains

Son envie de dessiner est intacte et sa passion pour l’architecture l’a mené à la conquête de pays toujours plus lointains. En Chine, le Tessinois est désormais une star. «J’ai remporté mon premier concours en 2003 pour la construction d’un musée sur le campus de l’Université de Pékin. Sa réalisation a été suspendue pendant quelques années et le Tshinghua Art Museum, un édifice de 25 000 m², a été inauguré en octobre 2016 seulement», raconte-t-il. «Entre-temps, j’ai travaillé sur un autre projet, celui de la bibliothèque de cette même Université qui a été ouverte il y a six ans.»

Dans la foulée, les concours et mandats directs se sont succédé. En moins de quinze ans, Mario Botta s’est rendu une trentaine de fois en Chine même s’il avoue que certains de ses voyages ont été des allers-retours: «Il m’est arrivé de m’y rendre pour deux jours, le temps de faire le point avec l’équipe d’architectes chinois dont je dispose sur place. Je ne connais donc rien de la Chine profonde, rurale, puisque je ne m’y rends pas en touriste.»

Les Chinois apprennent vite

L’architecte suisse ne cache pas son admiration pour l’ancien Empire du Milieu: «Les Chinois apprennent vite et sont fortement attirés par notre mode de vie. Prenons leurs universités par exemple: ils ne veulent plus de constructions rhétoriques et austères, à la Staline, en quelque sorte, qu’ils remplacent par des campus à l’occidentale.» Mario Botta et son équipe travaillent actuellement à la réalisation d’un tel projet. «Il s’agit du campus de la Lu Xun Academy à Shenyang, une ville sise au nord de Pékin», explique-t-il. «Il sera édifié sur l’emplacement d’une académie d’art fondée par Mao Tsé Toung. Nous avons obtenu un mandat direct sur lequel nous travaillons depuis maintenant cinq ans», précise l’architecte en montrant la gigantesque maquette d’une cité qui s’étend sur 600 000 m². Un projet devisé à une trentaine de millions d’euros, qui coûte donc dix fois moins cher qu’en Occident.

Musées, universités, bibliothèque, hôtels: l’empreinte de Botta marque désormais la Chine, un pays soumis à des règles rigides en matière de construction. L’architecte cite Shanghai en exemple, où il a récemment inauguré un grand hôtel: «Jusqu’à il y a quelques années, les gratte-ciel poussaient comme des champignons dans cette ville. Maintenant les règlements sont beaucoup plus restrictifs en ce qui concerne la hauteur, les matériaux, le respect des lignes d’ombre.»

Une mosquée dans le sud de la Mongolie-Intérieure

Son dernier projet chinois: la construction d’une mosquée à Yinchuan, dans le sud de la Mongolie-Intérieure. La maquette a été élaborée par le dessinateur Ivan Kunz, qui travaille avec Mario Botta depuis un quart de siècle. Réalisée en bois de poirier, elle campe un édifice haut de 20 mètres, flanqué d’un minaret qui culmine à 45 mètres de hauteur. Sur le toit de la mosquée en briques rouges, dont le pourtour est orné d’ogives à l’orientale, s’ouvre une terrasse qui sera parsemée de véritables arbres, dans le typique style Botta. L’architecte admire le travail de son maquettiste. «J’y ai consacré deux mois à plein temps», avoue Ivan Kunz.

«Cette mosquée, qui sera construite dès l’an prochain, m’a été commanditée par un industriel pour le compte duquel nous projetons aussi un hôtel», précise encore Mario Botta. «Cette région de la Chine m’a frappée pour son harmonie entre les différentes religions et sa tolérance envers la minorité musulmane.»

Edifices sacrés

Le sacré occupe une place importante dans l’œuvre du Tessinois, à qui la Suisse en particulier et l’Europe en général doivent nombre de cathédrales et d’églises. Ainsi, en mars prochain, une exposition consacrée à toutes ses réalisations dans ce domaine ouvrira ses portes à la Pinacothèque Casa Rusca de Locarno. Les plans, les dessins, les photos, les maquettes de toutes ses églises illustreront le parcours de l’architecte, formé entre autres à l’école de Louis Kahn.

De nouveaux édifices sacrés se dessinent déjà. La ville de Namyang, en Corée du Sud, aura elle aussi prochainement une église catholique signée par le Tessinois qui, dans ce même pays, a travaillé entre autres à la réalisation du Musée Samsung. Actuellement, il dessine aussi un monument de la paix entre les deux Corées. «Inutile de dire que la Corée du Nord n’y participe aucunement», lance ironiquement Mario Botta.

La Chine et la Corée, en moindre partie, ne sont cependant pas les seuls pays asiatiques à figurer au carnet de route de l’infatigable Tessinois, dont le credo est «l’architecte est un citoyen du monde». Son équipe projette également une bibliothèque en Inde. Ailleurs dans le monde, Mario Botta – qui avoue participer à deux concours par année seulement – s’est fait connaître pratiquement dans toute l’Europe, au Japon, aux Etats-Unis, en Bolivie et en Argentine notamment. «Mais je n’ai pas encore eu l’opportunité de travailler au Canada, en Australie et en Afrique», souligne-t-il. «Ce n’est pas l’architecte qui choisit ses travaux, mais c’est lui qui est choisi, que ce soit en remportant un concours ou un mandat direct.»

«Fleur de pierre» au Tessin

Et chez lui au Tessin? L’adage «nul n’est prophète en son pays» vaut ou plutôt valait aussi pour l’architecte de Mendrisio. Au sud des Alpes, la petite église futuriste de Mogno dans le val Lavizzara, au-dessus de Locarno, qui avait remplacé le vieil édifice abattu par une avalanche en 1986, avait, à l’époque, suscité bien des réactions négatives dans la région concernée et dans tout le canton. Entre-temps, elle est devenue un lieu d’attraction pour nombre de touristes attirés par la beauté du paysage et l’originalité d’une construction futuriste. Quant au casino municipal de l’enclave de Campione d’Italia, au bord du lac de Lugano, il a été critiqué pour sa dimension imposante et a même été qualifié d’«écomonstre» dans la presse italienne.

Mais ce sont des exceptions, d’un passé sur lequel les Tessinois ont tiré un trait. Aujourd’hui, Mario Botta, même si son style ne plaît pas à tous, est loué pour sa superbe «fleur de pierre», un restaurant au sommet du Monte Generoso, merveilleuse terrasse panoramique du sud du Tessin, dont la vue s’étend jusqu’à Milan. «Depuis son ouverture en mars dernier, il a accueilli 100 000 personnes», dit l’architecte.

Nouvelle vague suisse

Parmi ses autres projets tessinois, la nouvelle patinoire d’Ambri, qui devra remplacer celle de la Valascia, classée en «zone rouge» pour danger d’avalanche par la municipalité. «Le projet est actuellement en attente faute de recherche de fonds de financement», explique Mario Botta. Son bureau, qu’il qualifie lui-même d’un «atelier de la Renaissance» − car ses trois enfants et sa belle-fille y travaillent à ses côtés parmi une vingtaine de collaborateurs −, a aussi été chargé de la réalisation de la nouvelle gare de Locarno.

Ailleurs en Suisse, Mario Botta et son équipe planchent depuis huit ans sur l’ambitieux projet pour les nouveaux thermes de Baden, en Argovie. «En architecture les temps de planification sont très longs… mais je ne suis pas prêt à mettre la clé sous le paillasson!» conclut Mario Botta.

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