Un faux pas magistral. Un de plus pour le conseiller d’Etat genevois PLR Mark Muller. L’affaire du loyer modique dont bénéficie le ministre des Constructions dans un canton rongé par la crise du logement sera-t-elle celle de trop, compromettant l’avenir politique du magistrat? Révélée la semaine dernière par la TSR, elle tombe fort mal, pour l’élu et pour son parti: à quatre mois des élections fédérales, et six mois après le scandale, encore frais dans les mémoires, de la gérance immobilière si prompte à louer des biens de l’Etat pour une bouchée de pain. Tout cela alors que le ministre est loin d’atteindre l’objectif qu’il s’est fixé de construire 2500 logements par an (1600 sont sortis de terre en 2010).

Le ministre a obtenu il y a dix-huit mois, par le biais de la régie Comptoir immobilier, un appartement de sept pièces qu’il occupe au dernier étage d’un immeuble à Plainpalais, avec sa compagne et ses deux enfants dont il partage la garde. Il s’acquitte d’un loyer de 2000 francs plus les charges. Un prix fort éloigné de celui du marché standard, qui tourne autour de 6000 à 7000 francs. Cette aubaine, l’élu la doit à la loi sur les démolitions et les transformations (LDTR), qui permet de plafonner certains loyers en cas de grands travaux. C’est le cas pour cet appartement, où trois chambres de bonne ont été jointes aux quatre pièces d’origine.

L’affaire soulève une première question: Mark Muller, qui a été secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière, a-t-il bénéficié d’un passe-droit pour obtenir cet appartement? «Je n’entends pas répondre à cette question», déclare-t-il.

Au-delà des interrogations sur un éventuel traitement de faveur, c’est la crédibilité politique du ministre qui ne tient plus qu’à un fil dans cette affaire. Car Mark Muller a toujours été un détracteur acharné de la LDTR. Il l’a de toute évidence oublié au moment de signer son bail. Désormais, Mark Muller ne pourra plus s’en prendre à cette loi sans que ses interlocuteurs se gaussent en lui rappelant qu’il est l’un des premiers à en profiter. Difficile de poursuivre sa croisade contre ce redoutable instrument de contrôle des tarifs immobiliers dans ces conditions.

Le ministre ne voit pas le problème: «Je n’ai pas perdu ma crédibilité. Je bénéficie de ce régime mis en place par la gauche, qui profite aussi à ceux qui n’ont pas les revenus les plus modestes, et je continue à penser qu’il est mauvais, dans la mesure où des loyers maximaux autorisés aussi bas dissuadent les propriétaires de rénover leurs immeubles. Mais il n’y a pas de raison particulière pour que je ne bénéficie pas de cet appartement, la LDTR n’impose pas de revenu minimal. Qu’il s’agisse de moi ou de quelqu’un d’autre ne change rien.»

Mark Muller souligne qu’il n’a d’ailleurs pas l’intention de changer d’appartement. Mais le fait que l’élu se soit mis dans cette situation plutôt que de renoncer et de louer un autre logement interloque. Cynisme? Naïveté? N’a-t-il pas anticipé le déferlement de critiques dont il ferait l’objet en signant ce bail? «J’ai bien imaginé pouvoir être attaqué mais, s’agissant d’une location avec un propriétaire privé et étant dans la plus parfaite légalité, j’ai considéré que je n’avais pas à renoncer à cette proposition», relève-t-il.

Alain-Dominique Mauris, président du PLR, prend la défense du ministre: «Le loyer de Mark Muller ne pose pas de problème. Il est fixé par la LDTR, et nous sommes tous égaux devant la loi. La leçon à en tirer, c’est qu’il faut réévaluer le cadre légal.» Le député Olivier Jornot renchérit: «Mark Muller ne vole personne. Son loyer est limité par une loi aberrante. Il y a bien un problème, mais pas là où tout le monde le voit.»

Pour d’autres élus du PLR, la pilule passe moins bien: «Si Mark Muller avait bénéficié d’un passe-droit, ce serait un scandale, souligne le député Jacques Jeannerat, qui dirige la Chambre genevoise de commerce et d’industrie. Mais pour l’heure, dans sa situation, le problème est qu’il n’a plus aucun crédit pour remettre en cause la LDTR.» «Disons que ce n’est pas très habile politiquement de la part de Mark Muller, relève Ivan Slatkine. En ce qui me concerne, je rêverais de payer un loyer pareil, ce qui est loin d’être le cas.» Le député PDC Fabiano Forte, dont le parti est allié au PLR dans le cadre de l’Entente bourgeoise, ne prend pour sa part guère de gants. Sur Facebook, l’élu commente la nouvelle sur le loyer de Mark Muller en se disant «proche du vomissement».

Au sein du PLR aussi, on formule des critiques du même ordre, sous le couvert de l’anonymat cependant. Dans ce parti connu pour ne pas être tendre avec ses magistrats, on reproche vertement à Mark Muller d’accumuler les gaffes et de ne pas construire assez. Il est décrit par un membre éminent de la formation comme quelqu’un de «déroutant» et d’«imprévisible», ce qui n’est pas du goût de tout le monde. «Il est mal parti et, à l’interne, il ne sera plus soutenu très longtemps, note un observateur des sphères dirigeantes du parti. Son seul moyen de s’en sortir, c’est de conclure des accords solides avec des communes pour construire.»

Mais Mark Muller ne s’inquiète pas pour son avenir politique: «Je n’accorde pas beaucoup de crédit aux critiques anonymes, souligne-t-il. Je n’ai pas à rougir de mon action politique, les investissements publics sont passés de 325 millions en 2005 à 800 millions en 2010, j’ai lancé de grands projets d’avenir comme celui de Praille-Acacias-Vernets, il y a une nouvelle politique du logement, et les statistiques des constructions sont en hausse. C’est là-dessus que je serai jugé par mon parti.»

Pas sûr cependant que les électeurs voient les choses de la même façon au moment de glisser leur bulletin dans l’urne lors des fédérales d’octobre. Le PLR, déjà à la peine dans les sondages, et victime d’un rude étrillage lors des municipales du printemps dernier, n’avait pas besoin de cette nouvelle affaire.