#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

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C’est un lieu improbable. A quelques centaines de mètres de la gare de Martigny se trouve un étrange bâtiment de quatre étages. Le petit édifice semble banal. Mais il a en réalité une double vie. D’un côté, une grande porte coulissante donne accès à un hôtel quatre étoiles. De l’autre, c’est une entrée partagée entre une école en hôtellerie et un institut de recherche.

Son nom: Idiap, pour Institut Dalle Molle d’intelligence artificielle perceptive. Un acronyme, et plus encore un nom complet, inconnu du grand public. Et pourtant. C’est ici qu’ont été développées et testées des technologies se trouvant aujourd’hui dans des centaines de millions de téléphones.

L’homme qui possède un modeste bureau au deuxième étage va nous en dire plus. Sébastien Marcel est responsable du groupe de recherche en sécurité biométrique et protection de la vie privée de l’Idiap. Il se souvient d’une anecdote. «C’était il y a quelques années. Un important fabricant de téléphones mobiles nous avait mandatés pour tester son nouveau système de reconnaissance faciale. Et comme il s’agissait encore de prototypes, la sécurité imposée était draconienne. Le téléphone était placé dans un coffre-fort, gardé par un agent de sécurité choisi par le fabricant. Lui seul avait les clés pour accéder au coffre. A l’époque, le test de ce téléphone était secret, même au sein de l’Idiap.»

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Contrats confidentiels

Cet exemple en dit long sur l’influence de l’institut, créé en 1991, sur notre vie quotidienne. Sébastien Marcel ne dira jamais le nom de ce fabricant de téléphone. «Tous ces contrats sont confidentiels, sourit l’expert, aussi professeur de l’Université de Lausanne à l’Ecole des sciences criminelles. Nous avons développé, depuis vingt ans, des compétences pointues en biométrie, avec une équipe de spécialistes qui sont reconnus au niveau mondial.» Dans l’ombre de l’EPFL, l’Idiap a fait de la biométrie sa compétence forte, aux côtés du traitement de la parole. «Que ce soit la reconnaissance par la voix, par le visage, les veines du poignet ou les empreintes digitales, nous explorons sans cesse ces nouveaux territoires.»

Impossible de savoir avec qui travaille l’Idiap. Mais son influence sur les appareils high-tech est globale. «Malgré leur puissance financière, les géants du numérique ne sont pas capables de tout faire, poursuit Sébastien Marcel. Souvent, ces multinationales viennent nous voir avec des problèmes techniques très précis: leur système peut-il être piraté? Quels sont les biais? Des améliorations peuvent-elles être apportées?» Une discussion informelle par téléphone, un accord de confidentialité signé, puis des projets de recherche peuvent démarrer.

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Masques en silicone

L’Idiap ne touche pas de royalties sur les millions de téléphones ensuite vendus, améliorés grâce à ses experts. «Nous préférons que les multinationales – ou les entreprises suisses avec lesquelles nous travaillons aussi – financent directement certains projets. C’est ainsi que nous avons par exemple pu créer des masques en silicones ultra-réalistes, destinés à tester les limites de la reconnaissance faciale», précise Sébastien Marcel.

L’institut est même allé encore plus loin le 12 octobre en annonçant la création d’un répertoire de visages de synthèse, en collaboration notamment avec l’Université de Zurich et l’entreprise lausannoise Sicpa. Le but: éviter que les outils de reconnaissance faciale ne soient biaisés à cause des bases de données peu représentatives qu’ils utilisent pour apprendre à fonctionner. «Ces problèmes sont gigantesques, à la mesure de l’explosion des systèmes de reconnaissance faciale, utilisés à grande échelle aux Etats-Unis, en Asie, mais aussi de plus en plus en Europe», affirme le chercheur. L’Idiap pourra ainsi générer un nombre sans limite de «faux» visages, destinés à entraîner des algorithmes.

On le voit ainsi, l’Idiap ne contribue pas seulement à régler des problèmes techniques: des questions éthiques fondamentales sont aussi abordées dans le cadre de travaux de recherche.

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Indépendance

Preuve que l’institut a une influence mondiale, il a été certifié non seulement par Google, mais aussi par l’alliance FIDO, regroupant notamment Amazon, Apple, Facebook, Intel et Samsung. Ces entreprises font ainsi tester des appareils dans les laboratoires de Martigny. «Notre expertise est importante, mais aussi notre indépendance: nous ne sommes affiliés à aucune entreprise», dit Sébastien Marcel. L’homme met aussi son équipe, constituée d’une vingtaine de chercheurs – sur un total de plus de 130 collaborateurs au sein de l’Idiap – au service de plusieurs polices suisses, par exemple pour l’analyse d’images de vidéosurveillance dans le cas de crimes.

Les technologies développées au cœur de l’Idiap ont aussi un impact dans les alentours immédiats. Ainsi, des anciens de l’institut ont créé l’entreprise Recapp, basée à Viège, et qui s’est spécialisée dans la reconnaissance vocale. Et aujourd’hui, ses technologies sont utilisées un peu partout en Suisse. «Notre technologie est employée lors des séances du Grand Conseil valaisan, détaille David Imseng, directeur de Recapp. Nous enregistrons ces séances et immédiatement après leur fin, nous mettons à disposition une retransmission intégrale des débats, sous forme écrite.»

Comprendre le dialecte

Ce système est aussi utilisé à Berne. «Là, le défi est plus important, car les débats se tiennent tant en dialecte bernois qu’en français. Mais nos logiciels parviennent à des taux de réussite élevés», assure David Imseng. Ces taux sont de 90 à 95%, et de 85 à 90% lorsqu’il s’agit de dialecte.

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Les cantons du Jura, de Saint-Gall, d’Argovie ou encore de Schwytz utilisent les systèmes de Recapp. Mais alors que les géants de la tech développent des systèmes concurrents très performants, la technologie née à l’Idiap pourra-t-elle demeurer attractive? «Nous comprenons les dialectes suisses. Nous adaptons nos logiciels aux demandes de nos clients. Et nous pouvons les faire tourner en local, sans que des données soient envoyées dans le cloud ou traitées à l’étranger, ce qui intéresse par exemple des banques ou des assurances», affirme David Imseng.