«Mon tempérament de lutteur m'interdit d'entrevoir la défaite!» Et la lutte, Raphy Martinetti, ça le connaît. Avec ses frères Etienne et Jimmy, il a trusté durant de longues années les titres nationaux et internationaux en lutte suisse, lutte libre et lutte gréco-romaine. Aujourd'hui, patron d'une PME fondée il y a 32 ans, il rêve d'un autre challenge: devenir calife à la place du calife, autrement dit occuper le siège de la présidence de Martigny, abandonné par Pascal Couchepin pour les raisons que l'on sait. Une candidature qui amène un certain piment et beaucoup d'embarras pour le Parti radical. La place en effet semblait promise tacitement au vice-président Pierre Crittin, en poste depuis des lustres. Avec ses six sièges au Conseil communal – contre 2 au PDC et 1 aux socialistes – le Parti radical, s'il présente une candidature unique, ne trouvera personne sur son chemin pour oser l'affronter. L'irruption de Martinetti, conseiller communal en charge des Services industriels et des sports, va donc obliger le parti à trancher, lorsque la date de l'élection sera connue.

Tout les oppose

Martinetti et Crittin, tout les oppose: d'un côté un homme populaire, implanté dans les sociétés sportives locales et les milieux de la construction. De l'autre un notable type, avocat-notaire, appartenant à l'une des plus vieilles familles de Martigny – le grand-père de Pierre, Camille, échoua même de peu au Conseil fédéral en 1940. D'ailleurs, Raphy Martinetti ne se gêne pas pour justifier sa propre candidature par le manque d'engagement du vice-président dans la vie martigneraine: «Durant toutes ces années, Pierre Crittin ne s'est mouillé dans rien, n'a participé à rien, n'est membre d'aucune société. Certains disent que c'était parce que Pascal Couchepin lui faisait de l'ombre. Mais la présence de Couchepin n'a pas empêché certains membres du Conseil de s'affirmer malgré tout.» A quoi Pierre Crittin répond en rigolant: «Martinetti a ses amis, j'en ai d'autres!» Reste que l'avocat ne s'avoue guère ravi du coup de force de son rival: «J'avais toujours pensé que le vice-président aurait la priorité. Et puis on aime bien être seul, dans ces affaires-là. Mais c'est le jeu démocratique et la démocratie, il ne suffit pas de la chanter sous les cantines…»

Raphy Martinetti avance lui un autre argument en sa faveur: «Pascal Couchepin à l'économie, Martigny peut en espérer des retombées; il est donc primordial que le futur président soit en bon terme avec lui. Moi, Pascal, je le connais depuis l'école, alors que les Crittin et les Couchepin se détestent depuis des générations.» Et Pierre Crittin en effet confesse avoir quelque peu souffert de l'autoritarisme qu'on prête à Pascal Couchepin: «A force, moi je suis devenu consensuel. Beaucoup plus consensuel que Couchepin en tout cas. Trop consensuel, diront certains.»

Au Parti radical martignerain, on est bien embêté: le président Jacques Vuignier ne cache pas que le comité du parti voyait d'un bon œil une élection tacite et sans histoire: «Le grand risque c'est que le perdant, celui que le parti ne désignera pas, se rebelle et maintienne sa candidature, ce qui nous obligera à aller devant le peuple. Le PDC pourrait alors présenter un candidat qui pourrait profiter de l'éparpillement des voix radicales.» «Ce qu'à Dieu ne plaise», jure Pierre Crittin. Martinetti, lui, est encore plus catégorique: «J'ai promis à mon adversaire de sabler le champagne avec lui si j'étais battu. J'attends qu'il fasse de même si c'est moi qui l'emporte.» Raphy Martinetti paraît sûr de son coup et déterminé. Au-dessus de son bureau, il a fait graver dans une plaquette de métal un extrait du Journal de Kafka: «Plutôt me mettre des œillères et suivre mon chemin jusqu'à son ultime limite que d'être accompagné par la meute familière qui tourne autour de moi et disperse l'attention de mon regard.»