La formule magique de 1959, qui a posé les fondements de la concordance, est associée à un nom: Martin Rosenberg, né le 23 mars 1908 à Bünzen, dans le Freiamt argovien, tout près de Meren­schwand, commune d’origine de la conseillère fédérale Doris Leuthard. Cette vallée creusée par la Reuss se caractérise par sa forme: elle ressemble à un index pointé en direction de Lucerne.

Xaver, le père, est agriculteur. La famille exploite le restaurant Rössli. La région est catholique. Ce n’est pas un hasard si, après sa scolarité obligatoire, le jeune Martin est envoyé à l’internat d’Einsiedeln (SZ). Il y obtient sa maturité. Il part étudier le droit à l’Université de Fribourg, puis à Paris et à l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Il obtient un doctorat en droit en 1934.

L’année suivante, il devient journaliste parlementaire à Berne, fonction qu’il exercera jusqu’en 1972, en écrivant notamment pour le Vaterland de Lucerne. Il se marie en 1938 et aura six enfants, dont l’ancien directeur général des PTT, Felix Rosenberg. A l’époque, la presse est moins généraliste qu’aujourd’hui et exprime des points de vue engagés. Il n’est donc pas étonnant de voir Martin Rosenberg exercer parallèlement à son travail de chroniqueur parlementaire une activité politique. En 1941, il est nommé secrétaire général du Parti conservateur populaire, qui deviendra plus tard le Parti conservateur chrétien-social avant de porter, dès 1970, le nom de Parti démocrate-chrétien. Martin Rosenberg assurera le secrétariat du parti jusqu’en 1968, soit pendant 27 ans. C’est dans ce cadre que son nom entrera dans l’histoire.

L’aller-retour socialiste

La création de l’Etat fédéral en 1848 est le fait des radicaux. Ils tiennent les rênes du Conseil fédéral jusqu’en 1891, date de l’admission du premier catholique-conservateur. Le premier représentant du Parti des paysans, artisans et bourgeois (PAB, devenu UDC en 1971) est élu en 1929. Le PS fait son entrée au Conseil fédéral en 1943. Mais il en ressort dix ans plus tard à la suite de l’échec, en votation, de la loi sur les finances présentée par son représentant, Max Weber. Il annonce qu’il n’y reviendra que lorsqu’il pourra y occuper une place équivalant à sa position de première force politique du pays, qu’il occupe depuis les élections fédérales de 1928.

Le retrait de 1953 permet aux radicaux de reprendre le siège socialiste. L’année suivante, à l’occasion d’une triple vacance, les socialistes tentent de faire leur retour. En vain. Martin Rosenberg leur propose alors un marché: ils aident les ­catholiques-conservateurs à briser l’hégémonie des radicaux et obtiennent leur soutien pour décrocher deux sièges à la prochaine occasion.

L’obstacle Walther Bringolf

Celle-ci se présente en 1959. Quatre conseillers fédéraux démissionnent en même temps. C’est le moment. Martin Rosenberg active ses réseaux. Selon Urs Altermatt, «Martin Rosenberg aspirait à la constitution d’un gouvernement multipartis dans lequel toutes les forces politiques seraient mobilisées pour le bien du pays et du peuple, grâce à une collaboration loyale et équilibrée entre les grands partis». L’objectif est louable, mais le chemin est tortueux. Il l’est d’autant plus que le PS ne se contente pas de présenter des prétendants consensuels. A côté de l’incontesté Willy Spühler (ZH), il propose son président national Walther Bringolf (SH). Déjà âgé de 65 ans, il passe pour un homme intransigeant et a un passé communiste, qui remonte aux années 30. Inacceptable pour les bourgeois. A l’époque, Walther Bringolf est ressenti comme un Christoph Blocher de gauche. Contre lui, la droite lance le radical Hans Schaffner.

Tout se déroule comme Martin Rosenberg l’a prévu. Il avertit les socialistes: s’ils s’entêtent à vouloir faire élire Walther Bringolf, ils courent à l’échec. Ils doivent changer de candidat et miser sur le Bâlois Hans Peter Tschudi. Il a vu juste. Au premier tour, Hans Schaffner devance Hans Peter Tschudi, Walther Bringolf est loin derrière. Le PS lâche son président. Hans Peter Tschudi est élu au troisième tour. La composition du Conseil fédéral ne changera pas jusqu’en 2003.

Martin Rosenberg reste l’un des principaux faiseurs de rois de l’après-guerre. D’acteur de l’ombre, il rêvera de devenir un acteur de la lumière. En 1967, il souhaite siéger lui-même au Conseil national. Mais son parti cantonal refuse de l’inscrire sur sa liste, sur pression des syndicats chrétiens, selon le témoignage de sa fille cadette recueilli naguère par la presse bernoise. Il s’en remettra difficilement. Il décédera le 1er janvier 1976 d’un cancer des poumons.