Le 1er janvier 2017, Martin Vetterli prendra les commandes de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Il succédera à Patrick Aebischer, qui aura dirigé la maison durant 16 ans.

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Le Conseil fédéral a validé la nomination de l’actuel président du Conseil de la recherche du Fonds national suisse (FNS) le 24 février dernier. Actuel professeur ordinaire en systèmes de communication, Martin Vetterli connaît déjà les arcanes de l’EPFL: il a déjà été vice-président durant 7 ans et il dirige encore un laboratoire de communications audiovisuelles.

Le Temps: Patrick Aebischer a présidé l’EPFL durant 16 ans. Êtes-vous parti pour un aussi long bail?

Martin Vetterli: Non! Je suis d’accord avec Patrick Aebischer sur presque tous les sujets, mais pas sur ce point : je pense qu’il faut considérer des mandats de président à durée limitée, comme au Fonds National.

– Combien d’années allez-vous présider l’EPFL alors?

– Aussi longtemps que j’aurai du plaisir à le faire! Plus sérieusement: je ne me lance pas dans ce mandat pour la gloire. Si l’on veut entrer dans l’histoire, il faut rester dans la recherche. Là, je me mets au service de la science d’une autre manière.

– Ces dernières années, l’EPFL s’est considérablement développée, notamment dans les sciences de la vie. Allez-vous conserver ce cap ou le modifier?

– La période Aebischer a été une période dorée avec des budgets en croissance ; un moment durant lequel toutes les étoiles étaient alignées pour développer l’EPFL, y compris à Berne et au Conseil des EPF. La partition était bonne et Patrick Aebischer a extrêmement bien su en jouer. Aujourd’hui, elle est devenue plus compliquée…

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– Vous allez donc calmer le jeu?

– Non. Dans le monde de la recherche, si on s’arrête, on coule: il ne faut donc surtout pas calmer le jeu. Aux professeurs venus de l’étranger pour venir travailler ici, je ne vais surtout pas dire que je vais calmer le jeu. Patrick Aebischer a boosté la trajectoire d’évolution de l’EPFL, je ne vais pas casser cette dynamique. L’EPFL doit absolument continuer à progresser. Mais progresser, c’est autre chose que grandir. La spécialité de la Suisse, c’est la qualité, pas la quantité, y compris dans l’éducation et la recherche. Ainsi, il faut continuer à croître dans certains domaines, mais dans d’autres, la marge de progression porte sur la qualité.

– Faut-il par exemple stopper la croissance du nombre d’étudiants?

– Nous avons aujourd’hui au total 10 000 étudiants. Est-ce qu’on en veut 20 000? Je ne pense pas: ni le Massachusetts Institute of Technology, ni le California Institute of Technology n’accueillent 20 000 étudiants. Il faut réfléchir au type de croissance que nous voulons et l’on revient à la question de la qualité. Côté étudiants, il n’y a pas non plus en Suisse romande un bassin infini de jeunes prêts à se lancer dans des études telles que celles proposées par l’EPFL ; tout le monde ne veut pas non plus entrer dans les ordres monastiques de la recherche. Mais notre mission, comme école publique, c’est de rester accessible aux étudiants suisses et de former des gens qualifiés, capables de travailler dans l’industrie, les nouvelles technologies, la finance, les start-up. Est-ce qu’accueillir des étudiants étrangers empêche de faire cela? La réponse est non. Il n’y a donc pas besoin de quotas.

– Plus de 70% des doctorants et les deux tiers du corps professoral sont de nationalité étrangère dans les EPF. Est-on arrivé à un maximum?

– C’est une question délicate. Dans ma carrière, j’ai travaillé aux Etats-Unis, j’ai été moi-même un «migrant académique», attiré par les universités les plus intéressantes dans mon domaine. Je suis donc mal placé pour critiquer une politique d’attractivité des chercheurs étrangers. Je crois à la perméabilité, mais c’est vrai que la question est sensible politiquement. Il ne faut pas aller trop loin. Aujourd’hui, à l’EPFL, nous sommes encore dans une bonne situation et à nouveau, il ne faut pas casser la trajectoire. Du côté des professeurs, nous n’avons pas de tensions: il n’y a pas un groupe de professeurs de telle ou telle nationalité qui formerait un groupe dominant les autres.

– Donc pas de quotas…

– Non. Quand on fait de la recherche et de l’innovation, il ne faut pas se mettre de boulets aux pieds, il faut créer les meilleurs groupes de recherche internationaux! Le problème de la Suisse, c’est qu’à force de créer des pont-levis, on s’affaiblit. Dans la science et la haute technologie, si l’on veut rester au top niveau, il faut se mesurer à la concurrence internationale, cela fait partie du jeu.

– On parle beaucoup des sciences de la vie. D’autres domaines méritent-ils d’être développés à l’EPFL?

– Lorsque j’ai été nommé, certains de mes collègues ont craint que ce ne soit la fin des sciences de la vie à l’EPFL! Ce ne sera bien sûr pas le cas. Lorsque Patrick Aebischer a développé ce domaine, c’était le bon moment pour le faire et c’est une success story. Les autres sciences sont très intéressées par les problèmes des sciences de la vie et ces dernières sont très contentes d’être sur un campus de haute technologie: cela conduit à des collaborations interdisciplinaires très riches. Aujourd’hui, il s’agit de regarder si d’autres secteurs nous manquent.

– Lesquels par exemple ?

– Nous sommes à l’aube de la quatrième révolution industrielle. En tant qu’institut de technologie, nous avons un rôle à jouer. Les «datas sciences», la science des données, qui est plus large que l’informatique, a un rôle déterminant à jouer, au carrefour des mathématiques, des statistiques, de l’intelligence artificielle et de la robotique. Potentiellement, ce domaine - l’accès aux données et l’extraction de l’information - a un effet transformationnel sur les sociétés développées comme la Suisse.

– Vous avez aussi évoqué la santé personnalisée, qu’entendez-vous par là?

– C’est une discipline à l’intersection des techniques de sciences de la vie, du séquençage du génome humain et du suivi des maladies ; l’idée est d’arriver à analyser ces données pour en faire un portfolio spécifique à chaque personne.

– L’EPFZ compte lancer un bachelor en médecine. Est-ce le rôle des EPF de former des médecins?

– Mais les étudiants en médecine de l’Université de Lausanne prennent déjà des cours à l’EPFL! Vous savez, aux Etats-Unis, il existe des «premed programms», des formations pré-médicales, avant les études de médecine proprement dite. Dans les bonnes universités, ces programmes très compétitifs se font avec le concours de différents départements. Il n’y a aucune raison que l’EPFL ne travaille pas, en étroite collaboration avec les universités de Lausanne et Genève, ainsi que les deux hôpitaux universitaires, sur ce dossier clé dans un pays qui manque de médecins. Les étudiants qui passeraient par l’EPFL seraient davantage en phase avec les percées scientifiques et technologiques, comme l’imagerie médicale ou les neurosciences.

– Le Conseil fédéral vient d’adopter le programme d’encouragement à la formation, à la recherche et à l’innovation pour les années 2017 à 2020, doté d’une enveloppe de 26 milliards de francs, en croissance de 2%. Vous êtes très critique, estimant ce montant «insuffisant pour préserver la place scientifique suisse». Vous n’exagérez pas?

– Non. Le gouvernement a annoncé un programme de stabilisation financière, dans lequel le domaine de la formation, de la recherche et de l’innovation contribue à hauteur de 20% des économies alors qu’il représente 10% des dépenses. Ce n’est pas du tout proportionnel. Ensuite, c’est une question d’image. Nous avons souligné l’incohérence du discours politique: d’un côté, on parle de domaine prioritaire important pour l’avenir du pays et en parallèle, on n’en augmente pas les moyens. Pour les EFP, 1,5% de croissance (NDLR, sur l’enveloppe de 26 milliards prévue pour les années 2017 à 2020, 10 milliards vont aux EPF), c’est un peu radin. Si on tient compte des augmentations automatiques du système, cela signifie qu’il n’y aura pas de croissance et donc que nous devrons couper dans certains domaines – d’où la discussion sur les taxes d’études. Les EPF sont des vaisseaux amiraux dans la science, ce n’est pas là qu’il faut être pingre.

– Venons-en aux taxes d’études. Le Conseil des EPF est favorable à une hausse, vous aussi. De combien?

– Je crois dans les chiffres, regardons-les! Si vous observez la courbe d’évolution des taxes depuis le milieu des années 90, elle est à peu près plate, avec une légère augmentation en 2004 et en 2007. Pendant ce temps, le coût de la vie a doublé. Etudier à l’EPFL ne coûte pas cher: 1268 francs par an. Cela représente 3,49 francs par jour, à peu près le prix d’un café. Il y a une marge pour augmenter, probablement autour de 2000 francs, d’autant qu’aujourd’hui, la part des taxes dans le budget de l’EPFL est très faible, à environ 3%. Mon message aux étudiants, c’est qu’il y aura une augmentation des taxes, parce que nos ressources ne vont plus augmenter et que l’ensemble des milieux de la formation et de la recherche va passer à la caisse. Mais en parallèle, je crois à l’accès démocratique aux études, qui font la force de la Suisse et de l’Europe continentale ; il y aura des mesures dérogatoires pour les étudiants qui ne peuvent vraiment pas payer.

– Vous vous êtes battu pour que les hautes écoles suisses puissent rester dans les programmes européens, pourquoi est-ce si important?

– Ce qui est important pour un chercheur, c’est d’être un acteur dans le jeu mondial. Par rapport à l’Europe, nous sommes au milieu du continent, culturellement nous sommes européens, et même si nous avons des professeurs étrangers à l’EPFL, plus de 80% d’entre eux sont européens. Si la Suisse veut rester un village retranché, alors montrez-moi la potion magique!

– Mais l’EPFL n’est-elle pas trop dépendante des fonds européens?

– Je retourne la phrase. La recherche est un jeu compétitif et en Suisse, l’EPFL est l’université la plus compétitive pour décrocher des financements européens. Nous nous battons pour aller chercher des bourses auprès du Conseil européen de la recherche (ERC), cela fait partie du métier de chercheur. Il ne faut pas nous dire que nous sommes dépendants: nous nous battons pour financer nos recherches! Nous venons d’ailleurs de recevoir six subventions européennes du ERC pour des chercheurs en milieu de carrière, un seul est allé à l’EPFZ.

– Pensez-vous que la Suisse pourra rester associée au programme de recherche Horizon 2020?

– Je ne lis pas dans les feuilles de thé, mais je pense que la situation peut s’arranger. Je connais bien les responsables du ERC, ils ont envie de garder les chercheurs suisses à bord. Si ils ne sont plus là, c’est comme un tournoi de Wimbledon sans Federer! Mais l’enjeu est avant tout politique et là, il est plus difficile de faire des prévisions. Mais suite au refus de l’initiative de l’UDC sur le «renvoi effectif des criminels étrangers» et maintenant que le message du Conseil fédéral à propos de la ratification du protocole sur l’extension de la libre circulation des personnes à la Croatie a été présenté, je suis optimiste.

– Quelles seraient les conséquences si la Suisse n’était pas pleinement associée à Horizon 2020?

– J’en vois trois: il y aura d’abord des dégâts d’image, de réputation, de réseau pour les chercheurs suisses ; ensuite ceux-ci ne pourront plus participer aux compétitions internationales qui sont importantes pour les classements internationaux et leur carrière ; enfin Berne devra davantage financer la recherche, car par exemple pour l’ERC, pour un franc envoyé à Bruxelles, nos chercheurs en ramènent deux!

– Le programme du Conseil fédéral sur la politique de la science évoque une baisse de la Suisse dans les classements liés à l’innovation. Comment enrayer cela?

- L’innovation est un challenge continuel. Si vous me demandez quel est le pays le plus innovant du monde, je réponds que ce n’est pas un pays, c’est une région: Silicon Valley. De la même manière, j’aime parler de la Swiss Innovation Valley: la distance en transports publics entre l’EPFL et l’EPFZ n’est pas plus importante qu’entre les deux grandes universités californiennes de Silicon Valley. A l’échelle du monde, la Suisse doit être unie, cohérente et ne pas avancer en ordre dispersé.

– Quand vous serez à la tête de l’EPFL, l’enseignement va-t-il vous manquer?

– Ce qui va le plus me manquer, c’est de travailler avec les doctorants. J’en ai suivi une soixantaine et je suis toujours en contact avec eux. Je vois mon rôle comme celui d’un passeur, j’aime transmettre, expliquer ce qu’est la recherche, puis les laisser voler de leurs propres ailes. Mais aujourd’hui déjà, je n’enseigne plus beaucoup…

– Et la recherche, elle va vous manquer?

– La recherche n’est jamais terminée, car c’est d’abord la recherche de bonnes idées et j’espère que dans mon futur poste, je n’en serai jamais à court.


Le questionnaire de Proust:

Quel est votre fond d’écran?
Le panorama devant chez nous, obtenu avec la camera obscura construite par ma fille.

Votre groupe de musique culte?
Un musicien, Bireli Lagrène

Le dernier livre que vous avez lu?
Irvin D. Yalom, The Spinoza Problem

L’application la plus précieuse de votre i-phone?
cff.ch

Votre plus mauvaise habitude?
Le courriel.

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?
J’aurais aimé passer quelques années de plus à Berkeley avant de rentrer en Suisse.

L’expression qui vous fait grimper aux murs?
Quand on propose un changement et qu’on nous répond «non, parce qu’on a toujours fait comme ça!»

Quelle destination pour un mois de vacances?
El Camino de Santiago.

Si vous étiez un animal?
Le renard.

Vous pourriez avoir des insomnies si….?
Si la Suisse, de tradition ouverte, internationale et innovante, venait à se replier sur elle même...


Profil:

4.10.1957: naissance à Soleure, puis scolarité à Neuchâtel

1981: diplôme à l’EPFZ (ingénieur en génie électrique)

1982: Master à Stanford

1986: doctorat ès sciences à l’EPFL

1987-95: recherche et enseignement aux Etats-Unis, notamment à l’Université de Columbia à New-York et à l’Université de Californie à Berkeley

1995: professeur ordinaire en systèmes de communication à l’EPFL

1996: Remise du prix Latsis

2004-2011: vice-président de l’EPFL chargé des relations internationales

2013: président du Conseil de la recherche du Fonds national suisse