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Martina Guillod, juriste à Fribourg: «Pour ma retraite, je n’ai fait aucun calcul»

A Fribourg, Martina Guillod, juriste, juge évident que les femmes travaillent une année de plus, jusqu’à 65 ans, comme les hommes. Troisième volet de notre série de portraits autour de la réforme des retraites

En votation le 24 septembre, la réforme des retraites provoque de vifs débats entre les générations. Avec quatre portraits, durant deux jours, Le Temps évoque ce projet au travers de parcours individuels.

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Martina Guillod doit être une des rares jeunes femmes à trouver que le 2e pilier est un sujet passionnant. Pas étonnant: elle a commencé sa carrière de juriste à l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS). A ce titre, elle a notamment contribué à la rédaction du rapport sur la situation du 2e pilier qui a servi de base à la réforme soumise à la population le 24 septembre prochain.

Depuis cinq ans, elle travaille à la Chambre de commerce et d’industrie du canton de Fribourg (CCIF). Mission: conseiller, informer et former les responsables d’entreprises pour tout ce qui touche au droit du travail. A l’écouter, on peine à imaginer qu’elle n’a que 30 ans.

Mariée, jeune maman d’un petit garçon, elle a déjà un joli parcours et l’avenir devant elle. Lucernoise, elle s’est installée à Fribourg pour ses études. «A l’origine, je voulais être interprète. Mais j’ai pensé qu’il fallait commencer par comprendre ce que j’aurais à traduire. Je me suis donc inscrite en droit parce que c’est une bonne base, qui offre de nombreuses possibilités. Ça m’a beaucoup intéressée, alors j’ai fait mon master, mon doctorat et j’en ai fait ma profession», raconte-t-elle.

«J’en apprends encore tous les jours»

Modeste, la juriste ne prétend pas tout savoir de la réforme et de la prévoyance vieillesse en Suisse. «J’en apprends encore tous les jours», avoue-t-elle. Et il y a une chose qu’elle ne connaît pas: son propre sort. «Effectivement, je n’ai fait aucun calcul me concernant. Ce serait un exercice purement théorique. Je vais encore travailler trente-cinq ans avant la retraite, si ce n’est davantage. Il y aura donc d’autres réformes d’ici là.»

Et Martina Guillod est bien placée pour le savoir: il n’y a pas 30 000 solutions pour assurer la pérennité du système. «Si on ne pense qu’à sa propre personne, on n’avance pas. J’estime que ce n’est pas un argument valable. Il faut prendre de la hauteur pour imaginer les meilleures solutions pour la société tout entière.» La juriste balaie d’un revers de main toute idée de conflit des générations. «On ne peut pas jouer sur ce tableau. Une réforme, c’est le prix à payer pour assurer l’avenir de notre génération et c’est le plus important», répond celle qui s’est déjà constitué un troisième pilier.

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65 ans? Pas un problème

Pour Martina Guillod, que les femmes travaillent une année de plus, jusqu’à 65 ans comme les hommes, est une évidence. L’égalité salariale est pour elle un autre combat. Plus complexe qu’il n’y paraît si elle se réfère à son vécu. «Au sein du CCIF, je suis la seule juriste. Je ne peux donc pas comparer ma situation avec celle d’un collègue. D’ailleurs, ici, nous sommes une majorité de femmes. Nous sommes seize et il y a deux hommes, dont un apprenti», explique-t-elle. Certes, elle a parfois l’impression qu’une femme qui occupe un poste à responsabilités doit davantage se défendre, se justifier. «On doit prouver qu’on travaille bien», dit-elle. Mais elle peut comprendre certaines réactions. «J’avais 26 ans quand je suis arrivée ici. J’étais la première conseillère juridique. Le poste n’existait pas auparavant. Et je devais expliquer à des chefs d’entreprise comment appliquer le droit du travail. Maintenant, ils me connaissent. Tout se passe très bien.»

Jeune femme active, moderne, elle n’a pas connu d’interruption de carrière. «Mais depuis que je suis maman, je travaille à 80%, comme mon mari. Nous veillons tous les deux un jour par semaine sur notre enfant. Un choix réfléchi, dont nous connaissons les conséquences et que nous assumons», dit-elle. Pour elle, rester active professionnellement est aussi une évidence: «J’adore mon job. Et je sais que pour rester à la pointe, il faut continuellement se former. On n’accomplit plus les mêmes tâches pendant quarante ans, il faut sans cesse se remettre en question.»


Ce que la réforme change pour les jeunes

■ Les inconvénients

Les jeunes cotiseront davantage. Ils subiront la hausse de la TVA (0,3 point de pourcentage dès 2021), des cotisations à l’AVS (0,15 point de pourcentage, part employé) et devront gonfler leur épargne au deuxième pilier. Prenons le cas d’une personne âgée de 29 ans au 31 décembre 2018. Elle gagne 84 600 francs brut par an. Selon les calculs de l’administration, jusqu’à 65 ans et si elle maintient ce niveau de salaire, elle et son employeur auront cotisé 37 457 francs de plus que selon le droit en vigueur, soit environ 42 francs par mois. Ce calcul est à prendre avec des pincettes: d’autres réformes seront lancées d’ici à ce que les jeunes parviennent à l’âge de la retraite.

■ Les avantages

Si rien n’est entrepris, les caisses de l’AVS vont se vider progressivement. Et plus dur sera l’effort à consentir. La réforme assure le financement de la prévoyance vieillesse jusqu’en 2030 environ. L’augmentation d’une année de l’âge de la retraite des femmes, la hausse de la TVA et des cotisations salariales, la baisse du taux de conversion du deuxième pilier offrent un certain répit.

Prévoyance vieillesse 2020 innove aussi dans le sens où le projet tient compte de la flexibilisation dans le monde du travail. L’âge de la retraite devient un âge de référence, fixé à 65 ans. D’ici à ce que la jeune génération y parvienne, le curseur aura peut-être bougé. Mais la flexibilité demeurera probablement la règle car elle correspond à l’évolution de la société. Elle permet de diminuer progressivement l’activité professionnelle, ou au contraire de travailler plus longtemps, à un taux d’activité moindre. (M. Go.)


Ce que la réforme change pour les femmes

■ Inconvénients

Les femmes devront travailler une année de plus, jusqu’à 65 ans, comme les hommes. L’augmentation sera progressive. Elle se fera par palier de trois mois par an sur une période de quatre ans. La mesure entrera donc pleinement en vigueur pour les femmes nées en 1957 et après. Elle soulagera les comptes de l’AVS de quelque 1,33 milliard de francs par an dès 2030. Mais la pilule est difficile à avaler. Car les femmes sont toujours discriminées sur le plan salarial. Leur carrière est moins linéaire, avec des interruptions ou des réductions de temps de travail. Résultat: leurs rentes LPP sont actuellement inférieures de 60% en moyenne à celles des hommes.

■ Avantages

La réforme corrige les lacunes de la prévoyance professionnelle pour les bas revenus et les temps partiels, soit principalement pour les femmes, qui seront mieux couverts. Actuellement, un quart des femmes ayant une activité professionnelle n’ont que l’AVS, étant donné qu’elles ne gagnent pas suffisamment pour accéder au deuxième pilier. Les salaires annuels se situant entre 21 150 et 52 875 francs bénéficieront d’une meilleure couverture LPP.

Dans de nombreux cas, il sera également possible de prendre sa retraite à 64 ans, comme avant. Pourquoi? L’anticipation de la retraite est assortie d’une réduction de rente. Le taux de réduction est actuellement de 6,8% pour une année et de 13,6% pour deux ans. Avec la réforme, ce taux sera respectivement de 4,1% et de 7,9%. Et une troisième année d’anticipation a été introduite. Cette correction est en faveur des futurs retraités. Associée au supplément de la rente AVS, elle permet aux femmes de maintenir leur niveau de rente malgré un départ anticipé. (M. Go.)

Dossier
Le débat sur les retraites en quatre histoires de vie

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