Religions 

Martine Matthey, pasteure: «Malgré la peur, je retourne au Caire»

Une ministre retraitée de l’église réformée a accepté d’assurer l’intérim pour les paroisses francophones d’Egypte. Témoignage

Le 1er mars, Martine Matthey retourne en Egypte. Elle a accepté une nouvelle fois d’assurer un intérim de pasteure pour les églises protestantes francophones du Caire et d’Alexandrie, sans titulaire depuis trois ans.

«J’aime beaucoup mes paroissiens, ils sont chaleureux, comme c’est souvent le cas lorsqu’on vit en minorité, explique cette bénévole à la veille de son départ. Ils sont dans une situation difficile, ils jouent aux courageux.»

Pas question donc de les laisser tomber. D’autant qu’une communauté sans pasteur tend à se disloquer assez rapidement, comme elle a pu le constater lors de ses précédents séjours. Ses ouailles? «Il y a les Egyptiens, âgés pour la plupart et que je visite à domicile, et les Africains, qui viennent à l’église en y formant un groupe assez compact.» Les Suisses, les autres Européens? Découragés par le manque de suivi, ils fréquentent plutôt l’église anglicane, ou la paroisse germanophone, où il y a un «swiss club.»

Pasteur de l’église réformée à la retraite, Martine Matthey fait des remplacements. En Valais, en Ardèche, en Egypte. Là-bas, la semaine est rythmée par les allers et retours entre Le Caire et Alexandrie, six heures de train à chaque fois. Le vendredi elle donne son culte à Alexandrie: «Ma petite voix est en concurrence avec celle du muezzin, qui lance son appel au même moment. Nous avons des étudiants de l’université Senghor, c’est vivant.»

Visites en prison

Au Caire, la cérémonie du samedi est en petit comité. Sauf à Pâques et à Noël, l’assemblée ne dépasse pas douze à vingt personnes. Le culte est le même que celui qu’elle ferait en Suisse, bien que la ministre y donne une plus grande place aux louanges: les fidèles Africains sont fervents et savent leur Bible par coeur.

Le mardi, il y a la visite hebdomadaire à la prison de Kanater, avec les autres aumôniers. Martine Matthey a accès aux prisonniers chrétiens. Elle leur apporte de l’argent, des habits chauds. La pasteure consacre également une journée à préparer sa prédication.

Si j’ai trop peur…

Dans dix jours, elle retrouvera cette existence, pour deux mois. «Mais si j’ai trop peur, si je sens une menace, je rentre», nous glisse-t-elle. La peur? La pasteure admet qu’elle fait partie du quotidien, le sien et celui des Egyptiens: «fondée ou non fondée, elle rôde partout.» Il y a maintenant un garde armé en faction devant l’église, comme devant tous les temples et synagogues. Mais dans le métro, dans la rue, la présence policière crée un climat d’inquiétude plus qu’il ne rassure: «Il faut tout le temps ouvrir et montrer son sac. Le 25 janvier dernier, anniversaire de la révolution de 2011, on m’a demandé de ne pas sortir dans la rue».

Le Département missionnaire des églises réformées romande et l’Action chrétienne en Orient, les deux instances dont elle dépend, ne lui ont adressé aucune mise en garde contre un danger. L’ambassadeur de Suisse l’encourage aussi à revenir. Elle leur fait une «confiance absolue». Mais il y a la rumeur: «On dit que les imans appellent dans les mosquées à chasser les impies, est-ce vrai?» Il y a les petits incidents de la vie quotidienne. «Le trésorier de notre église m’a reproché d’avoir dit dans le quartier que j’étais pasteure. Un jour, dans un magasin, un client s’est emporté contre moi. Je ne sais pas pourquoi. Pour comprendre ce qui se passe, il faudrait savoir l’arabe.»

Femme indépendante, féministe comme elle le précise, Martine Matthey accepte aussi les bornes de son existence égyptienne. «Seule, je peux prendre le métro et le taxi, dans un périmètre donné, c’est à peu près tout. Je n’ose plus me rendre seule aux ermitages de Wadi el Natrun, entre Le Caire et Alexandrie.»

Mettre des vies en danger en parlant de Jésus

«Mais le Mali ou le Nigéria sont beaucoup plus dangereux, jamais je n’aurais le courage d’y aller», assure la pasteure, en évoquant le sort de Béatrice Stöckli, missionnaire bâloise prise en otage à Tombouctou début janvier. On sent que la situation actuelle, dans laquelle «on peut mettre des vies en danger en parlant de Jésus» la bouleverse.

La Chaux-de-Fonnière Martine Matthey, qui était psychologue dans l’orientation scolaire et professionnelle, est devenue pasteure sur le tard. «J’ai toujours eu la foi, enfant j’étais la seule de la famille à aller au culte le dimanche, mais l’institution de l’église m’a longtemps rebutée.» Son master de théologie de l’université de Neuchâtel en poche, elle a exercé le pastorat durant douze ans, au Val-de-Travers puis à Crans-Montana, avant que la retraite ne l’atteigne. Comme un couperet, constatera cette célibataire qui a besoin d’engagement.

Plaidoyer pour la réciprocité

Dirait-elle aujourd’hui qu’elle est une missionnaire? «J’aimerais bien pouvoir le dire, c’est ce que je voulais faire quand j’étais petite. Mais vous savez, nous n’avons pas le droit de faire le moindre prosélytisme. Nous n’avons aucune visibilité.»

La pasteure du Caire plaide pour la réciprocité: «Comme les musulmans et les musulmanes chez nous ont besoin de leur mosquée, nous avons besoin d’églises en Orient pour les chrétiens et chrétiennes qui y vivent, autochtones et étrangers. Il y a des millions de chrétiens en Egypte.»

La communauté protestante francophone du Caire est centenaire. Il y a vingt ans, le conseil de paroisse faisait de retraites à la Mer Rouge, ce qu’il n’ose plus faire. Mais Martine Matthey veut croire que son humble église cairote a un avenir, que le nouveau pasteur fera des miracles. «Je sens qu’il y a un fort potentiel, il y a tant à faire ans notre communauté.» Elle, elle reviendra dans la montagne valaisanne où elle s’est établie. «J’aime la montagne, on y est près de Dieu.»

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