«Pour la troisième fois depuis cent années, la France et l’Allemagne vont se mesurer dans les champs de la Meuse: 1815, 1870, 1914 . Pour la troisième fois, les deux grands pays vont combattre pour leur existence et les deux grands peuples tendre tout leur effort dans une lutte pour la prédominance. C’est auquel des deux détruira l’autre.

Il importe peu à cette heure de discuter les responsabilités. Ce sera, plus tard, l’affaire des historiens. Aujourd’hui, la parole est au canon seul. Jadis on disait du canon qu’il était le dernier argument des rois. Aujourd’hui il est le dernier argument des peuples qui sont plus belliqueux que les rois. Toujours, tant que les hommes seront des hommes, tant qu’il y aura parmi les hommes des volontés opposées, le canon sera l’argument décisif. […]

Comme dans tout conflit, c’est la volonté la plus forte qui l’emporte sur la volonté la plus faible. J’entends, par la volonté la plus forte, celle qui a la supériorité matérielle et la supériorité morale, l’une appuyant l’autre ou l’une suppléant l’autre. C’est intentionnellement que je ne parle pas de la supériorité numérique. Il n’est heureusement pas vrai que la victoire soit toujours du côté des gros bataillons. L’histoire fournit maints exemples du contraire. «Ce n’est pas le nombre qui vainc, mais le bon cœur», dit Monluc.

La guerre se résume dans la bataille, dans le choc direct des deux armées ennemies, chacune des deux voulant imposer sa volonté à l’autre, empêcher l’autre de s’opposer à ses desseins et cherchant par cela à détruire l’autre.

[…] La stratégie enseigne qu’il faut rechercher l’armée ennemie, l’obliger à se battre et, après l’y avoir obligée, l’anéantir.

A une certaine heure d’un jour donné, en une sorte de champ clos de quelques kilomètres carrés, […] vont se rencontrer les élites de deux peuples, les jeunes hommes de 20 à 35 ans. Dans chacun des deux camps, le drapeau que ces hommes armés entourent représente une nation, c’est-à-dire une cause, une idée, une conception de vie, un passé, une civilisation. Ces deux élites à volontés opposées vont se battre, donner la mesure de leur force, justifier par leur énergie de leur prétention à l’existence.

’épreuve est solennelle. Il est trop tard pour revenir en arrière, pour tergiverser, pour donner des explications. Il faut tuer et dans cette tuerie il faut, chez chacun de ces hommes, du général en chef au dernier soldat, le mépris de la mort, l’oubli de soi, l’espérance d’une vie nouvelle, l’exaltation suprême pour, à travers les périls et les souffrances, être plus alerte, plus infatigable, plus tenace, plus fort que l’ennemi. Dans ces efforts va se résumer toute la vie antérieure de chacun de ces deux peuples: traditions, mœurs, éducation physique et culture intellectuelle dans la famille et dans l’école, arts et sciences, institutions politiques et économiques, et organisme gouvernemental, foi religieuse, toutes les puissances matérielles et morales des deux nations, dans le passé et dans le présent, convergeant au même instant, sur un même point, vers un même but: subjuguer, terrasser l’adversaire, le faire obéir, prendre sa place, le détruire pour qu’il ne nous détruise pas, vaincre

Suivant le résultat de cette rencontre des deux armées, quand vient le soir, quand le champ de bataille est transformé en un charnier où gisent par milliers, pêle-mêle, les cadavres des hommes et des chevaux, où par milliers les blessés appellent au secours, il y a un vainqueur et un vaincu, un vaincu qui retire du combat les débris de ses régiments décimés, débandés dans une sinistre reculade et un vainqueur dont les cris d’allégresse et de triomphe montent au ciel. L’histoire tourne alors une page de la civilisation et prend un autre cours. Le peuple vaincu, s’il n’est pas condamné à disparaître comme corps de nation autonome, est renvoyé à faire son examen de conscience et à se reconstituer une âme et une armée pour le jour où, sentant sa force revenue, si elle revient, il pourra à nouveau faire entendre sa voix dans le monde. […]