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«Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres», pense Jean Ziegler avec Bernanos. Un credo qui éclaire d’un autre jour sa vie d’éternel militant. (Lea Kloos)
© Lea Kloos

Portrait

Marx + Dieu = Jean Ziegler

Un livre, un film et un nouveau mandat: le plus célèbre des intellectuels du pays est sur tous les fronts. Adulé, détesté et habité, il lève le voile à 82 ans sur le moteur de son combat, la foi. N’en déplaise à sa famille matérialiste

Un 24e livre*, sorti en octobre. Un documentaire dont il est le héros, sur vos écrans le 23 novembre. Et un mandat renouvelé au Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme: à 82 ans, Jean Ziegler est omniprésent, tonitruant, plus vivant que jamais. Pour le désespoir des allergiques, et même si l’hypothèse le fait éclater de rire, le seul intellectuel-monde du pays est même éternel. Oui, éternel. La preuve figure à la page 48 de «Chemins d’Espérance», comme une épiphanie: «Je crois à la résurrection, écrit-il haut et fort pour la première fois. L’infini du temps et de l’univers nous constitue.»

«L’ordre cannibale du monde»

Pourfendeur de «l’ordre cannibale du monde», ennemi juré des «oligarchies capitalistes» et du «grand banditisme bancaire», Jean Ziegler distille depuis toujours une dialectique matérialiste indéboulonnablement marxienne. D’aucuns vont donc tomber de leur chaise: «Je suis un bolchévique qui croit en Dieu», glisse le vieux combattant dans le calme de sa campagne genevoise. Et d’ajouter, Victor Hugo en bandoulière: «Je déteste toutes les églises, j’aime les hommes, je crois en Dieu.»

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Les exégètes les plus assidus de la pensée zieglerienne savaient sa dimension transcendantale. Ils connaissaient ses origines protestantes bernoises, et même sa conversion au catholicisme, dans les années 1960. Quand, exaspéré depuis l’adolescence par la «prédestination calviniste», il comprit au contact de ses amis communistes parisiens que «la lutte des classes ne suffisait pas à expliquer le monde et le destin de l’homme». Ses biographes ont aussi déjà raconté sa rencontre avec le jésuite Michel Riquet, résistant déporté, qui lui fait découvrir Saint-Augustin, lire Mathieu et apercevoir la Lumière.

Bolchévique parce que croyant

La lecture de son dernier livre et une après-midi de ciel bas dans son repaire de Russin font jaillir une évidence plus essentielle: Jean Ziegler est bolchévique parce qu’il croit en Dieu. Parce qu’il a vu «trop d’amour sur terre» pour ne pas y croire. Parce «la Providence s’est manifestée» dans sa vie, comme ce jour de 1973 où le guérillero qui le précédait sur un sentier de la forêt de São Domingos, Guinée-Bissau, a sauté sur une mine à sa place. Et comme il pense avec Bernanos que «Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres», le militant, le professeur, le politicien et le rapporteur spécial des Nations unies qu’il fut successivement a invariablement mis les siennes au service d’une certaine idée de la justice. La foi comme moteur de l’action.

Récipiendaire du «Prix Kadhafi pour les droits de l’homme» en 2002 (avant de le renvoyer), défenseur acharné des régimes chaviste ou castriste, en porte-à-faux ici ou là avec la réalité des faits, Jean Ziegler confesse-t-il des erreurs? «Certainement, beaucoup, y compris celle d’avoir cru à la social-démocratie!» Des péchés? «Innombrables!» Un certain aveuglement, à Cuba par exemple? Il hésite: «Une fois la victoire acquise viendra l’heure de l’examen critique. Pas avant!»

«L’ultime horizon de l’histoire»

Le combat. Ces combats «que nous remporterons ensemble», promet le sous-titre de «Chemins d’Espérance». Un livre qui réaffirme son autre credo: malgré les reculades, l’impuissance et les déceptions du rêve multilatéral, «l’organisation collective du monde sous l’empire du droit, ayant pour buts la justice planétaire, la paix et la liberté, demeure l’ultime horizon de l’histoire, écrit-il. Il n’y en a pas d’autre.»

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Ironie – ou cruauté – de cette drôle d’histoire, le livre est paru trois semaines avant l’élection de Donald Trump. Avant le triomphe du chacun pour soi isolationniste. Le coup de grâce, pour celui qui, convoquant cette fois Bertolt Brecht, fait des Nations unies l’incarnation de la «douce violence de la raison»? Pensez donc! «C’est une régression terrible, mais l’histoire nous apprend que l’humanisation de l’homme est en route, répond Jean Ziegler. Au pessimisme de la raison, il faut répondre avec Gramsci par l’optimisme de la volonté. Il n’y a pas d’autre choix que d’espérer.»

«La ligne de flottaison de la civilisation»

Tout se tient chez le sociologue décidément habité, et abreuvé aux mamelles allemandes, marxistes elles encore, d’Adorno et de Horkheimer. «Il y a une double histoire, s’enflamme-t-il sous son chandail d’automne. Celle de la justice effectivement vécue, qui est régressive. C’est Trump, ce sont les 61 millions de réfugiés en fuite, un triste record. Et il y a l’histoire de la conscience, celle qu’elle revendique comme étant juste. Cette histoire est progressive et c’est la ligne de flottaison de la civilisation, qui s’élève. C’est cette progressivité qui fait que, par exemple, plus personne n’ose revendiquer Malthus pour excuser la famine dans le monde. C’est l’eschatologie, la logique des fins. Nous sommes habités par cela.»

Il habite, lui, au chemin de la Croix-de-Plomb. Cela ne s’invente pas: Jean Ziegler lutte comme on porte une croix trop lourde. «J’ai conscience de mon incroyable privilège. Je suis un petit bourgeois blanc, bien nourri, normalement développé, qui vit dans un pays libre. C’est beaucoup… Si avec ces privilèges et sachant ce que je sais, je ne me battais pas, comment pourrais-je me regarder dans un miroir?»

Pourquoi alors avoir attendu si longtemps pour révéler les rouages de sa mécanique intérieure? «Parce que j’ai été traumatisé par mon milieu, confesse-t-il. Je sais que ma famille, que j’aime, pour ne rien dire des camarades, n’aime pas cela. Ils me reprochent d’ailleurs d’en parler. Et surtout parce que je déteste la foi proclamatoire. Le vocabulaire de l’Evangile a été confisqué par les hiérarchies ecclésiastiques, que j’abhorre. Pour moi, travailler c’est prier, et prier c’est travailler.»

*«Chemins d’Espérance», Ed. du Seuil, Paris, 2016


Profil

1934 Naissance à Thoune (BE)

1964 Rencontre avec Che Guevara

1967 Elu au Conseil national (PS)

1977 Professeur de sociologie à l’Université de Genève, jusqu’en 2002

1997 Publie «La Suisse, l’or et les morts»

2000 Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, jusqu’en 2008

2016 Sortie du film «Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté», de Nicolas Wadimoff

 

 

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