Tout avait pourtant si bien commencé. Il y avait d'abord l'intérêt du public. La curiosité naturelle pour cette soirée théâtrale spécialement conçue et mise en scène pour la session des Chambres fédérales au Tessin était encore attisée par le vent de scandale qui souffle sur l'événement. Le gouvernement tessinois a en effet commandé cette «pièce-surprise» au conseiller national de la Lega Flavio Maspoli, un homme davantage connu pour son populisme, ses diatribes contre la Berne fédérale et ses difficultés financières chroniques que pour ses talents d'artiste. Il y avait, ensuite et surtout, une matière prometteuse: des citoyens venus des quatre régions linguistiques sont réunis dans un aéroport où ils doivent embarquer pour le «Vol CH 004». Tous ont donné suite à une mystérieuse invitation promettant un voyage vers le pays idéal. Le brouillard, cependant, les retient au sol durant deux jours; ils les passent dans une salle d'attente isolée du monde: les portes sont verrouillées, les lignes téléphoniques coupées. Va-t-on apprendre pourquoi ces Suisses sont tentés d'abandonner leur pays? Les raisons invoquées par le Romand seront-elles différentes de celles avancées par la cheffe d'entreprise, féministe et bâloise, ou par l'avocat ex-soixante-huitard ou encore par le banquier luganais? Tout se prêtait, semble-t-il, à un scénario où Flavio Maspoli aurait pu donner libre cours à sa verve polémique et provocatrice pour faire le portrait critique d'une Suisse refermée sur elle-même dont les citoyens cherchent à s'enfuir.

Clichés

Il n'en a rien été. Le léguiste a servi une soupe insipide de théâtre confédéral où tous les clichés les plus éculés sur les Suisses sont repris dans une suite désolante de dialogues conduits dans les trois langues nationales. La féministe est caricaturée en femme d'affaires sans scrupule et sans sentiments qui, très platement, «sait ce qu'elle se veut». Trente ans après mai 68, l'avocat continue à tenir un discours anti-bourgeois des plus primaires. Sans surprise, le banquier tessinois défend avec véhémence le secret bancaire. Et pour couronner le tout, le vigneron vaudois boit des coups, séduit la barmaid avec laquelle il bascule derrière le zinc, défend des positions gauchistes et, cerise sur le gâteau, touche des subventions. La chute aussi a de quoi laisser pantois le spectateur: Mère Helvétie explique aux personnages que le pays idéal n'existe pas et que c'est au fond de soi-même que chacun trouvera le salut. Il faut se pincer pour y croire.

Pour autant, la soirée pourrait ne pas avoir été une perte de temps pour tout le monde. Le directeur artistique d'Expo.02, Martin Heller, assistait lundi soir à la première. Il a ainsi maintenant un bon exemple du type même de spectacle helvético-confédéral qu'il faudra à tout prix bannir de l'exposition nationale.