En début de semaine prochaine, plusieurs tonnes de matériel de protection médicale pourraient embarquer depuis l’aéroport de Pudong, à Shanghai, à destination de Genève pour un premier vol. Une cargaison bienvenue pour les hôpitaux de Suisse romande dont les stocks pourraient ne pas suffire face aux besoins des professionnels de la santé dus à l’augmentation soudaine du nombre de patients atteints du Covid-19.

En tout, 13 structures hospitalières, de tous les cantons latins, et quatre faîtières de pharmacie ont passé commande pour des biens d’un montant de plus de 10 millions de francs. Une opération très particulière lancée à l’initiative d’acteurs privés à Genève.

«Nous avons été alertés par le corps médical, à un très haut niveau, le week-end dernier. Face à la pénurie de matériel de protection, on court à la catastrophe», expliquent Vincent Subilia, le directeur général de la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève (CCIG), et Christophe Weber, président de la section romande de la Chambre de commerce Suisse-Chine (CCSC), tous deux à l’origine d’une action qui se veut citoyenne et militante.

De quoi parle-t-on? Masques, gants, lunettes, blouses, coiffes, thermomètres, écouvillons, autant de produits dont les stocks sont menacés de rupture. Les besoins se chiffrent en plusieurs dizaines de millions de pièces. Grâce à leur réseau, les deux hommes vont monter en quelques jours une plateforme réunissant une trentaine de personnes pour identifier les besoins et coordonner un plan d’action. «Cela fait cinq jours qu’on y travaille jour et nuit», témoignent-ils.

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Trouver le bon avion

Où se ravitailler alors que tous les pays européens sont lancés dans une même course? «C’est en Chine que se trouvent les plus grandes usines du monde pour ce matériel», explique Christophe Weber. Contact est alors pris avec l’ambassadeur de Chine à Berne, Geng Wenbing, qui se fait aussitôt le relais avec le Ministère chinois du commerce. Une entreprise d’Etat, Sinopharm, est identifiée comme le potentiel fournisseur du matériel. «Le tout à un prix tout à fait concurrentiel», précise Vincent Subilia, ce qui ne va pas de soi alors que la demande mondiale explose. Les 13 structures hospitalières ont confirmé leur intérêt. La Banque cantonale de Genève est prête à jouer les intermédiaires et la SGS pourra vérifier les créances.

Nous avons été alertés par le corps médical, à un très haut niveau, le week-end dernier. Face à la pénurie de matériel de protection, on court à la catastrophe

Tous les vols commerciaux en provenance de la Chine ayant été suspendus jusqu’à fin avril, se pose ensuite la question du transport. Le coût du fret prend lui aussi son envol. Le prix d’un avion-cargo de type Boeing 747 pour un aller-retour Suisse-Chine se chiffrait à un demi-million de francs en début de semaine. Il a déjà doublé. Il faut aller vite.

Vincent Subilia est en contact avec quatre acteurs du fret privé. La Chine propose un vol par Air China. L’avocat souhaiterait dans l’idéal que le transport puisse se faire par Swiss. Il attend une réponse. Contactée, la compagnie aérienne explique «évaluer actuellement plusieurs options pour des vols charters». Sa porte-parole, Meike Fuhlrott, précise que deux vols cargos à destination de Hongkong sont fixés. Le premier sera de retour à Zurich ce vendredi 27 mars, le second samedi. «Nous sommes en contact avec diverses parties prenantes, y compris les responsables aux niveaux cantonal et fédéral, sur la manière dont nous pouvons soutenir davantage le transport de biens médicaux à destination de la Suisse», ajoute-t-elle.

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Appel à la Confédération

Vincent Subilia et Christophe Weber expliquent que leur plan est opérationnel. Demeure une question, celle de la prise de risque. Si la confiance existe avec le partenaire chinois, on ne peut pas exclure un imprévu. Les hôpitaux sont prêts à s’engager financièrement, mais ce serait encore mieux s’il y avait une garantie de la Confédération. «C’est une initiative privée, bénévole. Nous sommes prêts à remettre le bébé à nos autorités», poursuivent-ils, en expliquant avoir le soutien du ministre genevois de la Santé, Mauro Poggia.

Interpellé, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) n’a pour l’heure pas donné suite. «C’est le secteur privé qui importe le matériel», répond Antje Baertschi, la porte-parole du Seco. Qu’en est-il des stocks et des besoins de matériel de protection médical? «Nous ne savons tout simplement pas», répond-elle en renvoyant la question au Département militaire fédéral et à sa pharmacie de l’armée responsable de la logistique et de la coordination de ce matériel.

Au moins deux vols

«Le travail des autorités est remarquable, explique Vincent Subilia. Notre initiative privée est complémentaire aux démarches publiques; l’urgence sanitaire dicte une union sacrée, mais coordonnée, de l’entier des acteurs de bonne volonté. C’est pourquoi nous lançons un appel pour un soutien de la Confédération.»

Le conseiller national Christian Lüscher confirme qu’il est prêt à relayer auprès des services d’Alain Berset «tout ce qui peut contribuer à sécuriser le travail des soignants». «Si Berne peut envoyer des avions charters pour rapatrier des Suisses à l’étranger, nous devrions aussi pouvoir organiser l’importation de ce matériel médical», indique une source proche des milieux médicaux.

Christophe Weber et Vincent Subilia soulignent l’incroyable élan de solidarité que rencontre leur projet. «Dès qu’on sollicite quelqu’un pour nous aider, la réponse est immédiatement positive.» Il faudra compter au moins deux vols pour répondre aux besoins actuels. L’opération pourrait s’étendre à l’ensemble de la Suisse si la demande en était faite.

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