A première vue, la caisse Raiffeisen de Cadenazzo (TI) n'a pas l'allure d'une porte d'accès aux réseaux occultes des narcotrafics internationaux. C'est pourtant devant cette petite banque de province qu'a commencé l'une des enquêtes les plus complexes menées par la justice suisse contre les mafias de la cocaïne. La condamnation, la semaine dernière à Lugano, de deux hommes de main des narcotrafiquants et de leur complice tessinois marque l'aboutissement de plusieurs années d'investigations sur une organisation criminelle qui a écoulé plusieurs tonnes de cocaïne des deux côtés de l'Atlantique et blanchi des millions de dollars illégaux, notamment en Suisse.

Ce qui va devenir l'opération «Mastro» commence en novembre 1998, lorsqu'un employé de la Raiffeisen repère des mouvements de fonds bizarres: auparavant dormant, un compte a vu passer, en une semaine, un million de francs, qui ont immédiatement été envoyés en Floride. Quelques jours après, le titulaire du compte est arrêté devant la banque alors qu'il s'apprête à effectuer un nouveau versement. Cet indépendant aux revenus irréguliers avoue avoir reçu quelques milliers de francs d'un conseiller financier tessinois pour procéder à l'opération. Entre décembre 1998 et janvier 1999, huit autres personnes sont interpellées: pour quelques centaines de francs, elles avaient elles aussi mis leurs comptes bancaires à disposition du Tessinois. Mais ce sont deux Anglais arrêtés au même moment à Zurich, Paul Murphy et Andrew Winters, qui vont mener les enquêteurs suisses sur la piste des cartels colombiens. L'homme d'affaires tunisien qui avait mis à leur disposition des bureaux a disparu: son pays d'origine, où il s'est probablement réfugié, a refusé de livrer le moindre renseignement le concernant.

Rapides transferts

Face aux enquêteurs, Murphy et Winters se montrent peu loquaces. Ancien tenancier de pub, Winters admet pourtant avoir reçu beaucoup d'argent d'inconnus qui lui donnaient des rendez-vous par pager ou téléphone portable. L'échange se faisait dans la rue, à New York, en Floride, en Grande-Bretagne et en Italie. Winters camouflait l'argent sous ses habits ou dans des sacs de sport et l'apportait ensuite à Murphy, actif à Dublin comme agent fiduciaire. En un an, il a pris 80 fois l'avion pour transporter l'argent de ses commanditaires. Murphy, qui recevait par fax des instructions de trois pseudo-commerçants colombiens, se chargeait de placer les sommes reçues dans des banques, aux Etats-Unis ou en Europe. Les sommes déposées en Suisse à partir de décembre 1997 – 10,5 millions de francs en tout – étaient très rapidement transférées ailleurs, par exemple aux îles Caïmans, qui n'ont pas encore donné d'indications sur la destination finale des fonds.

Antenne américaine en Suisse

L'un des trois donneurs d'ordres colombiens, dénommé Carvajalino, a déjà été condamné à dix ans de prison pour trafic de drogue aux Etats-Unis. C'est ce qui va attirer l'attention de la puissante Drug Enforcement Administration (DEA) américaine, qui dispose d'une antenne en Suisse, sur l'enquête tessinoise. La DEA s'intéresse à un blanchisseur professionnel déjà condamné, Todd Faught, qui a aussi recouru aux services du convoyeur de fonds Winters et du comptable Murphy. Interrogé par la police colombienne, Carvajalino niera avoir eu des relations commerciales avec les deux Anglais.

Grâce aux mouvements de fonds repérés sur les comptes de Murphy, un nouveau complice est bientôt arrêté, à Monaco. Il s'agit d'un conseiller financier sicilien qui a versé de l'argent à Murphy par le biais de la succursale monégasque de la Banque du Gothard. Il dénonce son commanditaire, un Colombien résidant à Palerme. Les enquêteurs en savent désormais assez pour faire le lien entre ces blanchisseurs et le trafic de cocaïne. En Grande-Bretagne, l'opération «Extend», entamée en 1996, a permis de faire arrêter 14 personnes qui versaient de l'argent à des sociétés avec lesquelles Murphy et Winters étaient aussi en relation. Il s'agit d'entreprises qui commercent avec la Colombie. Elles utilisent les narcodollars pour acheter des marchandises qu'elles revendront en Colombie, ainsi que des polices d'assurance à prime unique destinées à des Colombiens désireux de placer leur argent hors du pays. Ils paient leur prime en pesos à des intermédiaires qui achètent des polices d'assurance étrangères en utilisant l'argent versé par Murphy.

Dotés d'énormes moyens – en Grande-Bretagne, quatre procureurs travaillent à plein temps sur l'affaire – Anglais et Américains démantèlent le réseau d'approvisionnement de l'organisation. De l'argent destiné à Winters a été saisi en avril 1998 à New York, au sortir de l'appartement d'un Dominicain qui va apprendre beaucoup aux policiers sur l'importance de ce trafic international. L'homme dit avoir écoulé «chaque mois» une tonne de cocaïne sur le marché américain – soit environ 33 millions de francs suisses par mois. La drogue était acheminée dans des cargos venus d'Amérique du Sud. D'autres bateaux transitaient par Puerto La Cruz, au Venezuela. Lorsqu'ils parvenaient près des côtes britanniques, leur cargaison de stupéfiants était transférée sur des yachts. Plus d'une tonne de cocaïne a été saisie en Grande-Bretagne.

Enseignements

Au total, l'organisation qui écoulait la drogue comptait plus de cinquante personnes en dehors de Colombie. Les analystes pensent que son chef, qui serait surnommé «Pinky», a trouvé refuge au Brésil. Certains de ses employés ont eu moins de chance que lui. Murphy et Winters ont été reconnus coupables de blanchiment aggravé et condamnés à six et cinq ans et demi de prison. Le conseiller financier tessinois a écopé de deux ans et demi; les blanchisseurs arrêtés à Monaco et en Italie ont reçu sept et six ans de prison, et le directeur de la Banque du Gothard dans la Principauté a dû quitter son poste. De nombreux procès doivent avoir lieu cette année aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

La procureure tessinoise Maria Galliani tire deux enseignements de cette enquête, l'une des plus «intéressantes» de sa carrière: d'abord, que seule la coopération de grands Etats dotés de moyens importants peut faire aboutir une enquête aussi complexe. Ensuite, que la peine maximale prévue par la loi suisse pour les récidivistes du blanchiment – sept ans et demi – est insuffisante. Monaco, par exemple, est plus sévère. Avec une sanction aussi légère, les accusés n'ont aucun intérêt à collaborer avec la justice dans les affaires liées au trafic de drogue. Au moment où la Suisse vante les mérites de son dispositif de lutte contre l'argent sale sur la scène internationale, l'exemple mérite sûrement d'être médité.