Justice

Les matches truqués arbitrés par la justice

L’un des acteurs en Suisse d’un réseau de manipulation de matchs de football comparaît à Bellinzone. Le scandale de 2009 avait suscité des réactions politiques. Le parlement planche bientôt sur de nouvelles mesures contre la manipulation de compétitions sportives

Un procès devant le tribunal pénal fédéral (TPF) cette semaine ravive une plaie du football. L’un des principaux accusés dans le volet suisse d’une vaste affaire de matchs truqués, Mate, un jeune Bosniaque de trente ans établi à Köniz (Berne), comparaît ce mardi à Bellinzone. Il est accusé d’avoir joué l’intermédiaire, entre le printemps 2008 et l’automne 2009, pour le compte de deux complices en Allemagne, Marjio et Ante, cerveaux d’un réseau de manipulation de compétitions sportives.

Le scandale éclate en 2009: une enquête de la police allemande démantèle une organisation impliquée dans le trucage de matchs, avec des ramifications dans plusieurs pays en Europe, dont la Suisse. Europol, en 2013, donnera la mesure de la tricherie: près de 380 rencontres sportives manipulées – dont 28 en Suisse – et 425 personnes concernées dans une trentaine de pays. Les gains estimés se chiffrent en dizaines de millions. Les deux chefs, Marjio et Ante, sont condamnés à cinq ans et demi de prison pour escroquerie par métier lors d’un procès à Bochum en 2011.

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Le procès des protagonistes suisses de l’affaire se tient en 2012. Mate conclut alors un accord avec le Ministère public de la Confédération (MPC) pour bénéficier d’une procédure simplifiée. Mais après le refus du tribunal, le MPC doit déposer une nouvelle plainte et engager une procédure ordinaire. D’où la tenue d’une nouvelle audience cette semaine. Le jeune homme répond des mêmes chefs d’accusation qu’il y a cinq ans: escroquerie par métier, complicité d’escroquerie. A quoi s’ajoute le chef d'«utilisation frauduleuse d’un ordinateur».

436 000 euros de gains en 2009

Mate avait la tâche de recruter des joueurs prêts à manipuler une compétition, puis de surveiller le déroulement des matchs, tout en tenant informé par téléphone son complice en Allemagne. Ce dernier effectuait des paris en ligne, via des plateformes hébergées en Asie. Si l’issue du match se déroulait comme prévu, le jeune homme empochait une partie des gains. Il était aussi chargé de rétribuer les footballeurs impliqués.

L’acte d’accusation liste plusieurs matchs manipulés avec l’aide de l’accusé. Par exemple, lors d’une rencontre entre le FC Gossau et le FC Thoune, le 17 avril 2009, Mate parvient à convaincre deux joueurs du FC Thoune de faire perdre leur équipe. Son complice allemand mise en ligne 65 000 euros sur une victoire de Gossau, qui se confirme à 4-3. L’opération rapportera 58 500 euros. Mate reçoit 15 000, donne 7000 à chaque joueur et empoche les 1000 euros restant. Entre avril et septembre 2009, les protagonistes de cette affaire ont ainsi empoché près de 436 000 euros sur des matchs truqués en Suisse. Mate, lui, a remporté au total 15 000 euros.

En 2012, le dénouement du procès avait démontré l’impuissance des autorités suisses face aux matchs truqués, un phénomène qui a pris de l’ampleur au cours des dernières années, avec l’explosion des paris en ligne. A côté de l’intermédiaire de Köniz, trois joueurs des clubs de Thoune et Gossau comparaissaient devant le TPF pour leur implication dans la manipulation de plusieurs rencontres de Challenge Leage. Parce que la fraude sportive n’est pas considérée comme un délit pénal dans le droit suisse, ils étaient poursuivis pour escroquerie. A l’issue des audiences, ils avaient été acquittés et indemnisés. Le juge avait considéré qu’il ne pouvait retenir l’escroquerie qu’en cas de lésion d’une personne physique. Cinq ans plus tard, l’avocat de Mate, Bruno Studer, s’attend au même verdict pour son client: «L’accusation n’a pas davantage de preuves de ce qu’elle avance. Et la loi n’a pas changé», dit-il.

Bientôt, une loi contre la manipulation de compétitions

Pas encore. Sur le plan politique, le débat lancé dans la foulée du scandale de 2009 a laissé des traces. Plusieurs interventions parlementaires ont réclamé le renforcement de l’arsenal contre la fraude sportive. Dans un projet de révision de la loi fédérale sur les jeux d’argent, le gouvernement prévoit «des mesures efficaces contre la manipulation des compétitions sportives». Le parlement se penchera sur cette réforme dès le premier mars. «Il y a une volonté politique de lutter contre les matchs truqués et nous devons désormais mettre en place une norme pénale dans ce sens», souligne le conseiller aux Etats socialiste Didier Berberat, auteur d’une intervention parlementaire sur ce thème.

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