A la petite école de la rue des Platanes, les enfants n'ont que faire des chamailleries des grandes personnes. Dans leurs yeux pétille la soif de découvrir le monde. L'apprentissage des langues par immersion, sujet qui divise les Fribourgeois, n'est même plus une vague utopie. Les bambins le pratiquent chaque semaine. A Villars-sur-Glâne, l'école maternelle Scou-Bi-Doux propose en effet un programme d'activités bilingue. Cette institution privée, gérée par trois enseignantes, vient d'être récompensée pour ses onze années au service de ce qu'il faut bien appeler une cause. Ce Prix du bilinguisme a d'ailleurs été remis par la très militante Deutschfreiburgische Arbeitsgemeinschaft (DFAG). Cette association défend avec acharnement l'apprentissage du français et de l'allemand par immersion, dès les premiers degrés de scolarité et se bat pour l'abandon du principe de territorialité.

Mais encore une fois, dans la minuscule salle de jeux, les enfants sont à mille lieux du sulfureux débat. Ils s'en fichent que la loi scolaire qui consacrait le bilinguisme par immersion ait été rejetée par le peuple. Ils s'en fichent encore plus du maintien dans la nouvelle Constitution cantonale de la sacro-sainte territorialité, qui consacre le principe «une commune, une langue». Ces petites têtes blondes de quatre et cinq ans sont pressées de commencer leur leçon. Presque toutes sont de langue maternelle française. Mais chaque jeudi, l'allemand est au menu.

Léandre, Tin et tous leurs camarades sont assis en cercle autour de la maîtresse. Appliqués et attentifs, ils entament leur initiation à la langue partenaire. Aujourd'hui, ils parleront en allemand. Grâce à des chants, des danses ou des jeux, ils apprennent oralement les bases de la langue. Un dialogue s'installe, les mains se lèvent, la classe s'agite pour réponde aux questions. Et le Röstigraben de se combler l'espace d'un instant.

Langues partenaires

Scou-Bi-Doux est le premier maillon de la scolarité. Comme son nom l'indique, la petite structure animée par Corinne Lambert, Béatrice Roggo et Christiane Brügger fait la promotion d'un bilinguisme doux. Les écoliers en herbe sont progressivement initiés à la langue partenaire. L'école maternelle compte trois degrés d'apprentissage pour les enfants de 2 ans et demi à 5 ans. Pour les plus grands, le lundi est consacré au français et le jeudi à l'allemand. «Notre projet n'est pas d'assurer une même acquisition du savoir dans les deux langues, précise Corinne Lambert. Nous tentons non seulement de consolider l'apprentissage de la langue maternelle, mais aussi d'enseigner les bases de la langue partenaire».

Pour Corinne Lambert, les risques de confusion sont minimes. Malgré quelques réticences initiales, l'expérience a été étendue à des enfants qui ne possédaient ni le français ni l'allemand comme langue de base. Et le constat est stupéfiant. «La plupart du temps, ces enfants pratiquent déjà deux langues, par exemple le français et l'espagnol. Et bien, l'apprentissage d'une troisième langue s'est avéré encore plus facile que pour les autres enfants», a constaté l'enseignante. Il n'y aurait aucun mystère pour expliquer ces progrès précoces: la prime enfance serait un moment idéal pour s'initier aux langues. «A la maternelle, les enfants intègrent spontanément l'envie d'apprendre, explique Corinne Lambert. Ils n'ont pas autant d'a priori qu'à 8 ou 9 ans. Et nous avons constaté que l'expérience bilingue que nous mettons en place va aider les enfants dans la suite de leur scolarité. Plusieurs études le démontrent.» Les élèves deviennent ainsi davantage réceptifs à l'apprentissage.

Fribourg, doublement monolingue

Mais voilà, avec l'échec de la loi scolaire a disparu le projet d'apprentissage des langues par immersion. L'école enfantine et les premiers degrés primaires n'offrent ainsi pas encore d'enseignement dans les deux langues. Corinne Lambert le déplore: «Partout, nous entendons dire que Fribourg est un canton bilingue. Mais si notre population est bien sûr germanophone et francophone, il est avant tout peuplé de gens monolingues. Chacun devrait ainsi avoir la possibilité de choisir dans quelle langue il veut scolariser ses enfants.»

De nombreux parents d'élèves de Scou-Bi-Doux sont d'ailleurs convaincus par la méthode. Si certaines familles vivent déjà le bilinguisme à la maison, la plupart d'entre elles sont francophones. Ces parents ont bien souvent rencontré des difficultés avec la langue allemande, soit à l'école, soit dans leur vie professionnelle. Ces parents ne veulent pas que leurs enfants revivent les mêmes tracas. Ils voient ainsi dans un apprentissage bilingue précoce une chance supplémentaire pour le développement et l'avenir de leur enfant.

D'ailleurs, l'institution marche bien. Avant la votation sur la loi scolaire, Scou-Bi-Doux devait même refuser du monde. Il y a quelques années, l'idée d'une école privée bilingue a même fait son chemin. «Cela aurait pu marcher. Mais en aucun cas nous ne voulions d'un projet élitaire. L'apprentissage par immersion doit être offert à tous», plaide Corinne Lambert.

L'enseignante francophone sait de quoi elle parle. Elle a placé ses deux filles dans des écoles de langue allemande. Ses enfants sont aujourd'hui de parfaites bilingues. L'une d'elle reçoit même des amendes à l'école parce qu'elle parle en dialecte plutôt qu'en Hochdeutsch. Corinne Lambert espère alors secrètement qu'un nouveau projet émerge pour valoriser le bilinguisme dans tous les degrés de l'école fribourgeoise. Et de conclure: «Que les sceptiques viennent nous rendre visite. Un enseignement bilingue ne porte pas préjudice à la langue maternelle. Les progrès dans les deux langues sont simultanés. Et ce bilinguisme vécu serait alors une chance pour notre canton».