Elle l’a fait. Après avoir caché sa grossesse, Jasmin Staiblin, la cheffe d’ABB Suisse, s’offre seize semaines de congé maternité. Indécent et irresponsable pour quelqu’un qui dirige une entreprise de 6300 employés en pleine crise économique! a aussitôt martelé la Weltwoche, hebdomadaire dont la sensibilité est proche de l’UDC. Aucun homme, dans une situation comparable, ne s’octroierait une absence aussi longue pour des motifs personnels, affirme son rédacteur en chef, Roger Köppel. Il rappelle que Magdalena Martullo-Blocher, la fille aînée de Christoph Blocher qui dirige Ems-Chemie, ne s’était, elle, octroyé que quelques jours d’absence lors de la naissance de ses enfants.

Voici relancé un sujet très sensible. On pense aussitôt à l’ex-ministre française Rachida Dati. Elle a repris ses fonctions cinq jours seulement après avoir donné naissance, par césarienne, à une petite Zohra. Autre exemple resté dans les esprits: celui de Marina Masoni. La radicale a accouché en janvier 1999 alors qu’elle était présidente du gouvernement tessinois, en créant la surprise générale. Elle avait caché sa grossesse jusqu’au bout. La «dame de fer» du Tessin ne voulait pas que sa future maternité ait une quelconque influence sur le fait qu’elle se représentait au Conseil d’Etat. Quant à Ruth Metzler, qui a accédé au Conseil fédéral à 35 ans, elle a à plusieurs reprises fait savoir qu’être ministre n’était pas compatible avec une maternité.

Aujourd’hui, c’est une autre Jasmin qui fait parler d’elle. La vice-présidente de l’UDC, Jasmin Hutter, attend un enfant pour décembre. Elle l’a confirmé au Tages-Anzeiger. Jasmin Hutter a toujours dit dans les médias qu’être mère et députée n’était pas compatible, qu’une mère ne mettait pas un enfant au monde pour que quelqu’un d’autre s’en occupe.

La Saint-Galloise a en effet confirmé qu’elle quittera la vice-présidence de l’UDC mais qu’en revanche elle attend la venue de l’enfant pour décider de son éventuel retrait du National, selon l’ATS. Si elle reste fidèle à ses valeurs, elle devrait choisir d’incarner à 100% la vision traditionnelle de la famille de l’UDC.

«J’estime autant, si ce n’est davantage, une femme qui s’occupe de ses enfants à la maison, et remplit uniquement la fonction de femme au foyer, qu’une mère qui fait carrière. La première renonce à beaucoup, mais apporte à la société une contribution très élevée», avait déclaré Ueli Maurer au SonntagsBlick, alors qu’il était encore président de parti. Il a aussi gratifié le Temps de sa célèbre phrase: «C’est aussi comme ça dans la nature. Le chevreuil ne s’occupe jamais de ses faons.»

Jasmin Hutter communiquera sa décision en décembre. Va-t-elle aussi renoncer à diriger son entreprise de machines de chantier? Mystère. Alain Hauert, le porte-parole de l’UDC, refuse de se prononcer sur ces cas concrets. Il se contente de dire: «La famille traditionnelle doit rester une institution importante dans notre société. L’éducation n’est pas un devoir de l’Etat comme c’est parfois l’idée des partis du centre gauche!»

Une grossesse militante

Une femme n’a-t-elle d’autre choix que de quitter une fonction importante quand elle devient mère ou de renoncer à sa maternité ou à son congé? Pour Sandrine Salerno, la réponse est clairement non. Elle a d’ailleurs fait de sa deuxième maternité, en 2008, une grossesse militante. La conseillère administrative genevoise l’a annoncée publiquement alors qu’elle était au quatrième mois, puis a pris cinq mois de congé maternité tout en s’organisant pour gérer ses dossiers à distance. Son but: prouver qu’occuper un poste à haute responsabilité tout en étant femme, mère et en attendant un enfant était possible. «Il y a deux principes auxquels les femmes, quelles que soient leurs fonctions, devraient tenir: ne pas cacher leur grossesse, et profiter et faire profiter leurs enfants d’un congé maternité», commente la conseillère nationale Géraldine Savary (PS/VD). Pour elle, la patronne d’ABB a parfaitement raison de prendre les seize semaines auxquelles elle a droit, même s’il aurait été plus convenable d’annoncer sa grossesse avant. «Un pépin de santé peut arriver au directeur d’une entreprise et personne ne songerait à lui en faire le reproche», ajoute-t-elle.

Elle-même a commencé en politique en étant mère, sans avoir songé un seul instant à démissionner. «A l’époque, il y a quinze ans, j’étais quasiment la seule à faire de la politique avec un enfant en bas âge.» En 2004, à la naissance de son deuxième enfant, la Vaudoise restait une des seules jeunes mères à siéger au National. «Aujourd’hui, je suis contente de constater que les cas de jeunes femmes enceintes au parlement se multiplient. C’est nécessaire pour les femmes de ne pas s’arrêter dans leur carrière, mais c’est aussi nécessaire pour la vitalité de la vie politique».

Sa deuxième fille est née en janvier 2004 et Géraldine Savary est retournée à Berne en mars, pour la session parlementaire de printemps, en «régime léger». «J’allais voter et après je rentrais le plus vite possible. Il me semblait incorrect d’avoir été élue et que mon absence menace un vote important. Mais je reconnais que c’était dur». Dur mais tout à fait possible, insiste-t-elle.

Aura-t-on un jour une jeune maman au Conseil fédéral? Sans être encore officiellement candidate, la Vaudoise Isabelle Moret (PLR) ne cache pas être intéressée à succéder à Pascal Couchepin. Et pour elle, sa petite Maëlys de bientôt 3 ans ne constitue pas un frein. «On ne demande jamais à un homme si le fait d’être jeune père est incompatible avec la fonction de ministre. Pourquoi le serait-ce pour une femme? C’est absurde!» réagit-elle dans le Blick.