Le Temps: Vous étiez en vacances à Cuba cet été. Etait-ce pour profiter de la plage ou par admiration pour le Lider maximo?

Je vais régulièrement en Amérique latine, j’essaie de partir une année sur deux. Je laisse mon téléphone et mon ordinateur derrière moi, j’ai un billet aller, un billet retour, pas plus. Le téléphone portable est une véritable addiction, professionnelle mais aussi personnelle, les réseaux sociaux, les amis… On ne se retrouve plus avec soi-même, avec les gens. Quand je pars comme ça, sac au dos, c’est le seul moment de l’année où je peux vraiment déconnecter. C’est important pour mon équilibre, j’en reviens ressourcé. Et quand j’ai besoin de contacter quelqu’un, il y a par chance encore des cabines téléphoniques en Amérique latine. A l’ancienne!

Pourquoi cette passion pour l’Amérique du Sud?

C’est un continent fascinant, dont j’aime la culture et la langue. L’histoire politique y est également passionnante, toujours en mouvement. Nous sommes très centrés sur l’Europe et les Etats-Unis et on regarde peu ce qui se fait là-bas, alors que certains modèles sont très intéressants. Prenez la Bolivie, avec l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, un indigène cultivateur de coca, et l’impact que ça a eu sur la préservation de la culture amérindienne. Ou encore le mouvement des sans-terre au Brésil. Je suis toujours impressionné par le niveau d’engagement des Sud-Américains, ça parle tout le temps politique!

En parlant d’engagement politique, qu’avez-vous pensé du départ du ministre français de la Transition écologique, Nicolas Hulot?

Ce qu’il a dit m’a inspiré. Sa position était intenable depuis longtemps au sein de ce gouvernement, qui mène une politique écologique uniquement basée sur les symboles. Incarner la défense de l’environnement tout en devant assumer des décisions qui ne correspondent pas à ses valeurs est très difficile. Son départ montre qu’une politique libérale est inconciliable avec l’écologie. Mais en France, comme en Suisse, les lobbys économiques sont très forts, et ils iront jusqu’au bout tant que personne ne se dressera face à eux.

Qu’en est-il de l’action suisse en matière de protection de l’environnement?

La Suisse n’est pas le plus mauvais élève. Dans le domaine des émissions de camions en transit, par exemple, beaucoup d’investissements ont été faits dans le rail pour protéger les Alpes. Avec désormais une pression sur la manière de les rentabiliser. Malgré cela, nous devons sans cesse nous battre pour que les objectifs fixés par l’Initiative des Alpes soient respectés. Ce qui n’est pas le cas pour le moment. En ce qui concerne l'Accord de Paris sur le climat, c’est la même chose. Il faut toujours lutter. Et certaines choses sont incompréhensibles. Comme le comportement du secteur de l’aviation, par exemple, dont le puissant lobby refuse d’agir alors que des mesures simples, comme une taxe minime sur chaque billet d’avion, pourraient aider à contrebalancer les émissions d’un vol.

Vous êtes également très engagé pour la cause féministe et la défense des droits LGBT. Pourquoi ce combat en particulier?

J’ai commencé la politique en tant que syndicaliste. Les classes moyennes sont actuellement tirées vers le bas, leur pouvoir d’achat est en baisse et le fossé se creuse. Je me bats pour que les richesses soient mieux réparties, pour le droit au repos, pour un salaire décent. C’est la base de mon engagement. Toutefois, j’ai par la suite été interpellé au parlement par des personnes victimes d’autres formes de discrimination. Que ce soit de par la couleur de leur peau, leur orientation sexuelle, leur genre, ils se retrouvent tous dans la même situation. Mon rôle est d’être le porte-parole de ceux qu’on n'entend jamais, qui n’ont pas de représentant sous la Coupole. C’est la convergence des luttes.

Le parlement serait-il prêt à accueillir une personne transgenre?

Bonne question. Le parlement n’est pas vraiment à l’image de la société. Le sénateur type est un homme, blanc, conservateur, qui a la soixantaine. Les jeunes y sont sous-représentés, les femmes aussi. Ne parlons même pas des minorités. La sous-représentation des régions périphériques est également importante, ainsi que celle de certaines catégories socioprofessionnelles. Il n’y a par exemple presque aucun salarié.

Comme vous-même?

Oui, mais je n’enseigne qu’à 35%, le jour où j’ai une famille ce ne sera plus possible. Il n’y a pas non plus d’ouvrier au parlement, ni de personne précarisée. Cela a pour conséquence que le discours des perdants de la mondialisation et de la numérisation est inaudible. Le problème tient au système actuellement en place, qui n’est certainement pas celui d’un parlement de milice. Le temps de travail d’un parlementaire est proche de 100%, ce qui ne laisse que peu de temps à côté. Il faudrait des aides pour permettre aux ouvriers d’accéder aux Chambres.

Qui vous a politisé?

Mes parents m’ont peu sensibilisé à la chose. J’ai bien eu un grand-père et un grand-oncle conseillers communaux PDC. Mais aucun socialiste dans la famille. Ma politisation s’est faite avant tout au gymnase, par l’intermédiaire d’un ami, dont je suis le témoin de mariage. Lui-même est UDC et affilié à Ecône, ce qui a donné lieu à beaucoup de débats. Je me suis alors rendu compte que mes valeurs étaient totalement contraires aux siennes, ce qui a développé ma sensibilité politique. Avec une mère infirmière et un père petit entrepreneur, c’est avant tout le respect du travail qui m’a mobilisé. Celui qui est couvert de poussière n’a pas moins de valeur qu’un cravaté. Je ne me retrouve d’ailleurs souvent pas dans la classe sociale des parlementaires. Tous partis confondus, d’ailleurs. J’ai toujours dû travailler pour gagner mon argent et il y a plein de choses que je ne sais pas. Lors de certaines réceptions, je me suis ainsi retrouvé dans un autre monde. Qui s’assied en premier, quelle fourchette utiliser d’abord, comment s’exprimer, j’ai fait des dizaines de gaffes! Au début, je singeais les autres mais j’ai décidé de ne plus le faire. Je sais quel est mon milieu et je ne le changerai pas. Prétendre ne sert à rien.

Comment votre engagement est-il perçu à Savièse?

Je sens beaucoup de soutien. C’est très important pour moi car je regarde toujours avec attention le résultat que je fais ici. Je suis très attaché à ma commune et je me considère comme Valaisan avant d’être Suisse et Saviésan avant d’être Valaisan. J’adore ce coin de pays. C’est ici que je me sens bien, que je travaille, que je sors, que j’ai ma famille, mes amis et ma vigne. L’attachement aux traditions n’est pas de gauche ou de droite. Je m’engage personnellement pour la défense du patois, mes parents font partie de la société de costumes de la commune et je défile à la Fête-Dieu. Cela n’a rien à voir avec la politique. Savoir d’où on vient n’empêche pas d’être ouvert. Je vois d’ailleurs peu d’UDC dans ces milieux traditionnels.

Comment vivez-vous la notoriété?

C’est un équilibre à trouver. Quand on se bat sur un dossier, il est clair qu’une couverture médiatique est appréciable, mais il faut trouver le juste milieu entre montrer ce qu’on fait et garder de l’humilité. De ce que j’entends, je crois que j’y arrive plutôt bien. Je pense que c’est avant tout grâce à des moments en famille, avec des amis ou encore en pratiquant le hockey. Quand je joue, je ne suis pas parlementaire. Seulement un joueur parmi d’autres, qui se fait gueuler dessus comme tout le monde. Le collectif est plus important que mon destin personnel, en sport comme en politique. Mon mandat parlementaire est lui aussi éphémère.

Se mettre au service du collectif, c’est une des missions de l’USS, dont vous êtes candidat à la présidence. Quelle orientation aimeriez-vous donner à ce paquebot?

Avant tout, j’aimerais dire que j’ai été très honoré de figurer sur la liste des candidats à la présidence de l’USS puisque ce sont eux qui m’ont contacté. Si je devais être élu, trois choses sont à mon avis fondamentales: tout d’abord, l’USS doit revaloriser l’importance d’un syndicat. Bien des secteurs en sont dépourvus et il faut leur montrer pourquoi nous sommes plus forts collectivement. Ensuite, j’aimerais aborder le problème de l’automatisation, qui menace près de 50% des emplois actuels. Il est primordial de s’interroger rapidement sur les possibilités de reconversion professionnelle existantes. Les syndicats doivent en outre également être présents pour lutter contre l’ubérisation de l’économie ou encore sur la problématique des stages à répétition. Finalement, j’aimerais me pencher sur la souffrance au travail. Non seulement physique, mais également psychique. L’augmentation du stress, le mobbing, le harcèlement ou encore le burn-out, qui n’est toujours pas reconnu comme une maladie professionnelle. En nous intéressant à ces problèmes, nous pourrions toucher les travailleurs de tous types de revenus et de secteurs qui pensent qu’ils n’ont pas besoin de nous mais à qui il faudrait aussi un congé paternité, plus de crèches ou encore une meilleure conciliation travail-famille. Le combat syndical, c’est la vie de tous les jours. Il n’est pas normal que travailler soit une souffrance.

Pour défendre leurs acquis, les syndicats doivent-ils parfois remettre en cause la paix du travail?

Oui. Des fois il faut faire grève. Quand le patronat veut remettre en question les retraites anticipées des maçons alors, oui, il faut faire grève. Quand les inégalités salariales s’élèvent à 20% entre hommes et femmes, oui, il faut faire grève. Il est souvent possible de rester pragmatique, de discuter. Cela doit être privilégié. Mais parfois il est nécessaire de taper du poing sur la table. La politique suisse est toujours faite au service de la classe dominante. Ça ne va pas.

D’aucuns disent que vous êtes trop jeune pour le poste. Votre âge a-t-il représenté plutôt un avantage ou un inconvénient depuis votre entrée en politique?

C’est plutôt un inconvénient d’être jeune. Ou d’être une femme. Le pire étant d’être une jeune femme. Certes, il existe une certaine sympathie envers les jeunes, mais il faut quand même bosser le double pour prouver sa crédibilité. Il est toutefois primordial d’avoir des représentants des dernières générations au parlement pour relayer des problématiques que ne vivent plus certains politiciens plus âgés. La conciliation travail-études, le prix du permis de conduire, les stages non payés… Je me souviens d’une discussion en commission lors de laquelle un collègue a déclaré que les jeunes qui sortaient des études universitaires trouvaient tous du travail avec un bon salaire dès la fin de leurs études. Ça n’a strictement rien à voir avec la réalité du terrain!

A quand un socialiste romand au Conseil d’Etat valaisan?

Ça n’est jamais arrivé, effectivement! Pour le moment, mon travail à Berne me plaît énormément et je serai sûrement candidat à ma réélection l’année prochaine. Mais on ne sait jamais. Il faut voir.


Questionnaire de Proust:

Le livre qui a marqué votre vie?

«Antigone», de Jean Anouilh. La pièce de théâtre des insoumis.

Trois politiciens qui vous inspirent?

Bernie Sanders, José «Pepe» Mujica et Ada Marra. Trois personnes qui ont gardé leur intégrité et leur simplicité.

Un tournant historique important pour vous?

La grève générale de 1918 en Suisse, avec ses revendications devenues aujourd’hui évidentes (droit de vote des femmes, création de l’AVS, etc.)

Votre principal défaut?

Je suis impatient.

L’objet qui vous est le plus cher?

Je ne suis pas attaché aux objets. Ce qui a le plus de valeur chez moi se trouve dans ma cave à vin et dans ma bibliothèque.

Un pays où vous pourriez vivre en dehors de Suisse?

En Corse, ou dans un petit village en Amérique latine.

Votre artiste préféré?

Jacques Brel.


Parcours:

1987: Naissance à Sion le 7 septembre.

2005: Devient président des Jeunes Socialistes du Valais romand.

2009: Elu au Grand Conseil valaisan.

2010: Commence à enseigner à Savièse, après des études de français et d’histoire à l’Université de Lausanne.

2011: Elu au Conseil national avec 13 900 voix.

2015: Réélu au Conseil national avec 33 469 voix.