FRIBOURG

Dans la matrice fribourgeoise des élites catholiques

Le centre Philanthropos se veut un institut d'études. Son organigramme recèle plusieurs PDC, dont Jean-Pierre Siggen, candidat au Conseil d'Etat.

«Pour moi, l'élément essentiel est que le PDC réaffirme la conception humaniste dans une référence chrétienne.» Jean-Pierre Siggen a le verbe calme, mais décidé. Le directeur de l'Union patronale fribourgeoise est un catholique engagé, qui se revendique comme tel. Candidat PDC au Conseil d'Etat - les élections ont lieu le 5 novembre -, il n'entend toutefois pas mener campagne sur ce thème, «car il n'agite guère l'opinion actuellement». En revanche, il promet de ne pas perdre une occasion d'affirmer ses racines chrétiennes.

Ses convictions, l'homme les défend notamment au travers de l'Association des amis de Philanthropos. Cet «Institut européen d'études anthropologiques» a ouvert ses portes en 2004 à Fribourg. Il s'adresse particulièrement aux jeunes qui souhaitent prendre un temps de réflexion avant d'entrer dans la vie professionnelle ou de commencer des études, mais aussi à quiconque désire réorienter son parcours. Pour l'instant, il réunit chaque année une vingtaine d'étudiants, provenant en majorité de France et de Belgique.

«Qu'est-ce que l'homme?»

«L'objectif de notre centre de formation est de répondre, via une réflexion multidisciplinaire, à cette question: qu'est-ce que l'homme, et quelle est sa vocation?» souligne Jean-René Haag, président délégué de Philanthropos.

Si elle est laïque, l'institution est empreinte de catholicisme. A cet égard, son emplacement n'est pas anodin: ses locaux se trouvent sur la fameuse colline de Bourguillon, ancienne léproserie devenue un haut lieu spirituel fribourgeois. Ses responsables y voient un symbole: «Alors qu'aujourd'hui une nouvelle lèpre touche l'âme humaine et ronge douloureusement le cœur de l'homme, la situation de l'institut Philanthropos revêt une signification prophétique», peut-on lire sur le site internet de l'institution.

La tâche de Jean-Pierre Siggen se borne à récolter des fonds pour assurer le financement de l'institution. A ses yeux, cela ne saurait avoir une quelconque incidence sur sa candidature. Pourtant, Philanthropos est sujet à polémique.

L'institut est en effet né à l'initiative d'un personnage controversé: Nicolas Buttet, le guide de la fraternité Eucharistein. Ce Valaisan, juriste de formation, décide en 1992 de se retirer en ermite. Quatre ans plus tard, il fonde Eucharistein à Epinassey, près de Saint-Maurice, d'où la communauté essaime en Suisse romande. A mesure que son importance grandit, l'Eglise officielle prend ses distances. Le groupe dérange; sa façon de prier, de chanter tout en exaltation paraît suspecte.

«C'est vrai que les membres d'Eucharistein expriment leur foi de façon très démonstrative, mais ça ne me choque pas», relève à ce propos Jean-Pierre Siggen.

Quel libre arbitre?

En 2003, la fraternité connaît un tournant décisif. Placée sous l'égide de Jean Paul II, qui appuie les nouveaux mouvements catholiques charismatiques, elle obtient la reconnaissance de l'évêque du diocèse de Fréjus-Toulon, Mgr Dominique Rey - lui-même issu d'un tel groupe. Une partie de la communauté s'établit dans le Var, tandis que Nicolas Buttet est ordonné prêtre par Mgr Rey.

Le Français Christian Terras, rédacteur en chef de la revue catholique progressiste Golias, a longuement enquêté sur les mouvements charismatiques. Son avis sur Eucharistein est sans nuance: «Le fonctionnement de cette communauté est épouvantable. Le libre arbitre des fidèles est confisqué dès qu'ils y entrent, pour passer au second plan, après la spiritualité. C'est une entreprise à directive sectaire, où l'on ne tolère ni la différence, ni le débat», affirme-t-il. Jean-Pierre Siggen conteste ces critiques, qui selon lui relèvent de la calomnie.

Philanthropos voit finalement le jour à Fribourg, en raison, semble-t-il, du rayonnement spirituel de la cité. Le centre de formation devient le voisin de la fraternité Eucharistein. Très réticent au début, l'évêque de la place, Mgr Genoud, s'est finalement résigné et accorde son blanc-seing. L'institut se trouve alors un président de poids en la personne du professeur de droit Nicolas Michel, futur secrétaire général adjoint aux Nations unies, à New York. L'homme est aussi un proche de Nicolas Buttet.

Selon Jean-René Haag, toutes les sensibilités catholiques sont représentées au sein du centre. Mais, à l'image du directeur, le Français Yves Semen, la plupart des personnalités qui y sont rattachées émanent des milieux conservateurs. Les membres de l'Opus Dei n'y sont pas rares.

«Yves Semen fait partie de ces gens qui considèrent que la modernité est un danger pour le catholicisme», relève Christian Terras. Qui estime que la création d'institutions comme Philanthropos participent d'une stratégie de lobbying religieux, dont le but est de former des élites pour ensuite les placer à des postes clés dans les entreprises, la politique, etc.

En tous les cas, Jean-Pierre Siggen n'est pas le seul PDC fribourgeois à graviter autour de Philanthropos. Selon Jean-René Haag (lui-même PDC), il n'existe cependant aucun «lien organique» entre le parti et l'institut. «La relation est plutôt à chercher dans la foi des individus», assène-t-il. Pour sa part, Jean-Pierre Siggen ne craint pas un amalgame avec Nicolas Buttet, «dont le parcours est tout à fait honorable». Qu'en sera-t-il du sien auprès des électeurs?

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