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Matthieu Mégevand refuse l’absurdité du drame de Sierre

Comment donner un sens au terrible accident qui a endeuillé la Suisse et la Belgique? L’écrivain suisse Matthieu Mégevand cherche ses propres réponses dans «Ce qu’il reste des mots»

Le 13 mars 2012, 22 enfants et 6 adultes belges, d’écoles de Heverlee et Lommel, meurent dans un accident d’autocar à Sierre. Le chauffeur est un professionnel fiable, il est sobre, il a respecté la limitation de vitesse; le véhicule est en parfait état; la chaussée est sèche, bien entretenue; la configuration du tunnel de Sierre est conforme à la réglementation. Aucune explication, aucune négligence, aucune faute. Aucun coupable.

Pour l’esprit de Matthieu Mégevand, écrivain suisse qui a déjà écrit deux romans, comme pour ceux de la famille et des amis des victimes, c’est une situation intolérable. Une aporie, une situation sans issue. Mégevand la refuse. Il ne veut pas s’incliner devant le hasard, la fatalité, l’absurdité. Alors il se met en quête d’une explication. Pas une explication technique, évidemment: tout a été tenté de ce côté-là, et en vain. Mais une justification métaphysique. Comment peut-on accepter la mort de 22 enfants de 6e primaire? Comment «se faire une raison»?

Alors Mégevand agit. Dans une quête vers le sens, il mobilise les ressources de la pensée et de l’écriture. Il se tourne vers la philosophie, interroge ses anciens professeurs et ses livres. Convoque le Melancholia de Lars von Trier, Wittgenstein et Pierre Hadot. Discute avec son copain Lucien. Relit Quignard, Hesse et Spinoza. Retourne à Camus. Passe de longues soirées à converser avec Hannah, son amie de toujours. Part réfléchir dans la maison de famille du sud. Va voir un évêque à Rome. Retrouve Hannah, atteinte d’un cancer. Analyse Sénèque et les Evangiles, sourit avec la douce Etty Hillesum, s’émerveille avec Terrence Malik, se passionne pour la théologie du Process, écoute la chanson des poèmes de Jaccottet…

Mégevand frise l’autofiction, s’invente des contradicteurs, se met en scène dans sa recherche. Quelle est la part de réalité et de fiction dans ce récit, Hannah existe-t-elle réellement ou uniquement dans l’imagination de l’écrivain? Mystère. Même sa directrice littéraire, Elisabeth Samama, avoue ne pas le savoir. Qu’importe, en fait! Ce qui compte, c’est la puissance de cette quête, ce qu’elle nous apprend, ce qu’elle nous dit de la mort et de nous-mêmes.

S’émerveiller

Au fil de sa recherche philosophique, l’écrivain se persuade que Dieu ne nous a pas abandonnés. «Rien ni personne ne pourra jamais mathématiquement le prouver, pas plus d’ailleurs que de démontrer son inexistence. C’est ainsi pour Dieu comme pour tout ce qui compte: des poésies de Jaccottet, de la musique d’Hannah, du sublime quatrième mouvement de Janacek, de la peinture de R., du courage d’Etty, de Lucien, de Lavaux, de l’amour entre proches…»

On peut ne pas arriver à la même ouverture d’espoir que Mégevand. On reste néanmoins heureux d’avoir cheminé avec lui tout au long de sa quête. Et, avec lui encore, de dire que notre unique réponse à la vacuité, au nihilisme, à l’absurdité, au cynisme et au désenchantement, c’est de s’émerveiller, de s’émouvoir et de produire de l’amour. Malgré le drame de Sierre.

Le prochain numéro du Samedi Culturel sera largement consacré à l’ouvrage de Matthieu Mégevand

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