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Maturité fédérale, le grand malentendu

Le ticket d’entrée à l’université est-il galvaudé? Les hautes écoles romandes démentent une baisse de niveau critiquée à Zurich. Des visions très différentes de la formation s’affrontent, opposant les cantons ruraux et alémaniques d’une part, les cantons urbains et latins de l’autre

La maturité ne vaut-elle plus un clou? Ne prépare-t-elle plus aux études? C’est ce qu’a insinué, au creux de l’été, le nouveau recteur de l’EPFZ, Lino Guzzella. Sa diatribe contre le gymnase n’est pas passée inaperçue. A l’heure de la rentrée universitaire, plusieurs responsables académiques délivrent toutefois un message rassurant.

S’exprimant dans la NZZ am Sonntag, Lino Guzzella a fait le procès d’un cursus gymnasial à ses yeux «plus assez exigeant». Il déplore la baisse du niveau moyen des bacheliers; épingle les gymnases qui fonctionnent comme des ateliers protégés; les invite à se concevoir comme des «écoles d’élite» tendues vers la performance et l’excellence; surtout il réclame des examens de maturité «plus sévères» en mathématiques, en langue première et en anglais.

Le coup de gueule a fâché. Dans les universités, on reproche à Lino Guzzella de semer la confusion et de désécuriser les étudiants et leurs parents avec des généralités énoncées sans aucune base empirique. «De la part d’un scientifique et d’un dirigeant universitaire, ce n’est tout simplement pas correct», assène Urs Moser, professeur à l’Institut d’évaluation de l’éducation de l’Université de Zurich et membre du projet national PISA.

«Sonderfall» suisse

Cas particulier parmi les pays de l’OCDE, la Suisse reste attachée à une maturité généraliste exigeante. Le titre, reconnu comme ticket d’entrée à l’université (sauf en médecine), reste réservé à une petite catégorie d’étudiants sélectionnés en amont: en moyenne 20% d’une volée, avec de grands écarts cantonaux et régionaux. Dans les pays voisins, jusqu’à 60% d’une classe d’âge obtient la maturité, mais l’entrée à l’université se décide ensuite le plus souvent sur examen.

Les doutes sur la qualité de la maturité suisse sont récurrents. Le débat est imprégné d’une obsession: le niveau de l’école baisserait régulièrement. «Déjà Hérodote parlait de ses élèves en critiquant leur faible niveau comparé au sien à leur âge», sourit Walo Hutmacher. Sociologue et spécialiste de la formation, il observe que les bacheliers d’aujourd’hui sont «plus souples et mieux préparés que leurs aînés à apprendre et à s’insérer sur un marché du travail devenu plus concurrentiel». Urs Moser renchérit: «Les générations plus âgées déplorent toujours la perte de niveau éducatif des générations plus jeunes. La vérité, c’est que l’humanité est devenue toujours plus intelligente et que nous avons toujours plus de connaissances et de compétences.»

La Suisse a voulu en avoir le cœur net. Une très sérieuse évaluation de la maturité a délivré, de 2005 à 2008, des résultats rassurants tout en identifiant des lacunes (lire l’interview ci-dessous). Comment faire mieux? Depuis 2009, cantons et Confédération ont beaucoup causé, mais peu agi. Le terrain est politiquement miné. C’est un champ de vives tensions entre cantons ruraux et alémaniques d’un côté, urbains et romands de l’autre. Un terrain où s’affrontent des conceptions de la formation différentes, parfois irréconciliables. Le premier camp fait l’éloge de l’apprentissage et plaide pour un accès encore plus sélectif à l’université; le second voit un accès plus large à la maturité et aux ­études supérieures comme la meilleure assurance vie des jeunes.

Les cantons la jouent tactique

Une décision «tactique» selon un participant a finalement été prise le 22 mars dernier par la CDIP. Dans le but de pérenniser une maturité synonyme de sésame pour les hautes écoles, les cantons, associés au Secrétariat d’Etat à l’éducation et à la recherche, ont chargé un groupe de travail de mieux définir les compétences de base requises à la fin du gymnase dans deux disciplines de base: la langue première et les mathématiques. Ce petit pas devrait calmer ceux qui, à l’instar de Lino Guzzella, réclament une maturité plus exigeante.

En Suisse romande, où davantage de jeunes accèdent à la maturité qu’outre-Sarine, les propos du recteur zurichois font un flop. Le président de l’EPFL, Patrick Aebischer, dément une baisse de niveau des nouveaux étudiants. Les taux de réussite à l’examen propédeutique à l’EPFL (2006-2010) sont stables, entre 45 et 47% pour les détenteurs d’une maturité cantonale. Les résultats sont il est vrai moins bons pour les titulaires d’une maturité fédérale à l’issue du cursus privé.

A l’Université de Lausanne, le recteur Dominique Arlettaz, mathématicien, est formel: «Absolument rien ne me permet de penser que les premières volées d’étudiants sont moins aptes aux études qu’il y a cinq, dix ou vingt ans.» Les taux de réussite aux examens de première année sont stables. Le suivi individualisé des étudiants de 1re année ne délivre pas de résultats inquiétants: «Bien sûr, il y a des abandons, des redoublements et des réorientations. Mais rien d’anormal et rien qui puisse documenter une baisse de niveau.»

Un dialogue constructif

Vice-rectrice de l’Université de Genève, Margareta Baddeley dresse un constat similaire, y compris, souligne-t-elle, pour la Faculté des sciences. Elle se réjouit du dialogue constructif qui règne entre son université et les collèges du canton. Des commissions de discipline entre enseignants des deux niveaux, ainsi qu’avec les autres institutions de formation cantonales, assurent une «veille pédagogique» dans plusieurs domaines, notamment les mathématiques. «Si de sérieuses lacunes dans le bagage des bacheliers étaient identifiées, ce serait le lieu pour en parler. Mais ce n’est pas un sujet à l’ordre du jour, à ce stade.»

La filière maths dissuasive

Bien plus préoccupant, juge Patrick Aebischer, est le rétrécissement du bassin naturel de recrutement des futurs étudiants à l’EPFL. Le nombre de gymnasiens optant pour la maturité Physique et ­Application des mathématiques (PAM) baisse. L’effectif actuel de 1800 maturités PAM par an ne représente que 10% du total des maturités délivrées en Suisse. Le président de l’EPFL se désole: «Cette maturité est devenue difficile à vendre chez les jeunes car elle a la réputation d’être la plus difficile.» Les étudiants issus de cette filière sont «plutôt bien préparés» à un cursus à l’EPFL, constate-t-il pourtant. Il en veut pour preuve qu’ils sont 59% à réussir l’examen de première année. Les taux de réussite sont inférieurs pour les étudiants issus des autres filières: 43% pour la maturité Biologie/Chimie; 37% pour toutes les autres réunies.

Ceux qui se sentent trop juste savent qu’avant le grand saut ils ont intérêt à bûcher. L’EPFL n’a pas attendu Lino Guzzella pour les aider. Elle a publié un livre, Le savoir-faire en mathématiques, qui définit les compétences minimales requises à l’EPFL. Patrick Aebischer craint que le travail entamé sous l’égide de la CDIP ignore cette expertise et fixe un niveau standard en mathématiques inférieur aux compétences requises pour entrer sans lacune à l’EPFL.

Pour un examen centralisé

La démarche des cantons, ajoute Patrick Aebischer, s’avérera suffisante uniquement lorsque l’acquisition des compétences enseignées sera bien contrôlée. Il plaide pour un examen commun: «Il permettrait de mieux suivre l’acquisition des compétences de base et garantirait une cohérence nationale et une meilleure égalité des chances.» Un vœu pieu, car la CDIP a écarté tout projet d’examen centralisé. Urs Moser le regrette: «Introduire ne serait-ce qu’une petite dose de comparaison et de transparence serait souhaitable.» Le sujet est tabou, les cantons protégeant leur autonomie de mettre en œuvre la maturité.

Alors, une tempête dans un verre d’eau? Plusieurs conseillers d’Etat se demandent si l’EPFZ ne mène pas une guerre qui ne dit pas son nom. Sa direction aurait «un agenda caché». L’attaque de Lino Guzzella contre le gymnase préparerait le terrain pour imposer, un jour, aux étudiants suisses un examen d’entrée à l’EPFZ.

Philosophies antagonistes

Un lobby alémanique, soutenu par des milieux économiques, agit dans deux directions: durcir et restreindre l’accès à l’université et, simultanément, valoriser davantage la voie professionnelle, de l’apprentissage aux HES. Patrick Aebischer avertit qu’il n’est pas de ce combat: «Chaque jeune qui a un baccalauréat ou une maturité fédérale doit avoir sa chance de faire des études à l’EPFL.» En Suisse romande, il y a consensus pour ne pas jouer l’apprentissage contre les études. «Il est important de viser l’excellence dans les deux filières qui sont complémentaires», insiste Patrick Aebischer. Charles Beer l’exprime avec ses mots: «Mon souci quotidien est d’assurer la meilleure formation au jeune d’une banlieue en décrochage scolaire et au surdoué en mathématiques.»

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