C’est un jour d’août presque caniculaire, mais il règne une fraîcheur de printemps dans le parc de la Villa Diodati, à Cologny. Les jardins sont soignés. L’herbe, modelée. Seize arpents de vignes rythment, à la descente, l’étendue verte, établie sur trois paliers. A leurs pieds, des poiriers. Autour de la maison, des bosquets de lavande, un bassin. C’est dans cette atmosphère pourtant paisible que tout est arrivé, la nuit du 16 juin 1816.

Dans le club du fantastique, ce moment est devenu mythique. Ken Russell y a consacré un film, tourné dans une demeure autrement plus grande que l’originale: Gothic, qui raconte cette soirée-là avec beaucoup de lyrisme, campant des protagonistes ayant forcé sur l’opium – ce qu’ils ont peut-être fait.

Par la faute de l’éruption d’un volcan indonésien l’année précédente – événement rappelé l’année passée, après l’épisode du volcan islandais –, l’été 1816 était exécrable, couvert et orageux. Ce 16 juin, il y a Lord Byron, résidant dans l’écrin Diodati amené par le banquier Hentsch, lequel lui fournira aussi le bateau qui le mènera à Chillon; son médecin, John Polidori; ainsi que le jeune poète Shelley, sa deuxième femme Mary, qui n’a pas 19 ans, et la demi-sœur de celle-ci Claire Clairmont, maîtresse de Byron. Les Shelley logent dans une maison en contrebas, au bord du lac. On s’ennuie, sous le ciel bas. On lit des contes d’épouvante allemands, alors en vogue. Soudain, Byron lance un concours littéraire: chacun écrira une histoire de fantôme.

Les deux principaux auteurs et poètes, Byron comme Shelley, n’écriront finalement rien. Mais de cette compétition émaneront Frankenstein ou le Prométhée moderne, par Mary, et la nouvelle Le Vampire, première histoire moderne de saigneur de la nuit, due à Polidori. Contrairement à la légende, ces textes n’ont pas été écrits, ni même imaginés, le 16 juin: Mary racontera avoir passé des semaines à mettre en forme son idée initiale. Mais cette nuit-là fut bien le ­creuset.

Professeur de français, Daniel Vulliamy fait partie de l’association des «guides du patrimoine». Des passionnés. Il organise notamment des visites dans la Genève de Victor Frankenstein, le savant dépassé par son œuvre. Il résume: «Deux des mythes les plus puissants de la littérature fantastique européenne sont nés ensemble, le même soir, à Cologny. A croire qu’il y a un génie des lieux…»

Frankenstein fabrique son double à Ingolstadt, pendant ses études. Et il se perdra près du pôle Nord, sur le navire d’un explorateur qui sera l’un des narrateurs, le roman étant à tiroirs. Genève et sa région occupent toutefois une place centrale dans l’histoire tragique de ce Prométhée enchaîné par sa créature. Issu de «l’une des familles les plus distinguées de [la] république», Victor y est né et y a passé son enfance. Durant laquelle il développe cette soif de connaissance, cette volonté plus tard obsessionnelle de percer le secret de la vie. Il est entouré de ses deux frères dont William, le benjamin; ainsi que de deux jeunes filles accueillies par la famille, Elizabeth, en quelque sorte promise à Victor, et Justine.

Il part donc pour Ingolstadt. Y façonne sa création, qui s’enfuit. Apprend, depuis la lointaine Allemagne, l’assassinat de William. Il revient à Genève, mais puisque la ville est fermée (elle l’était de 22h à 6h, y compris la rade, verrouillée par des chaînes), il demeure à Sécheron – où les poètes anglais avaient effectivement séjourné, avant de gagner l’autre rive. Ne pouvant dormir, il prend une barque, gagne Plainpalais et découvre avec horreur la présence du «démon» (lire ci-dessous). Par la suite, il le retrouve dans la Mer de Glace, vers Chamonix. Dans un long monologue, l’être fabriqué raconte son odyssée de malheureux rejeté par les humains.

Enfin, un autre épisode tragique aura lieu à Thonon, après le mariage d’Elizabeth et Victor. Ce dernier s’enfuira en Grande-Bretagne, échouera en Irlande, puis poursuivra plus au nord…

Avec Daniel Vulliamy et une grappe de curieux, la visite commence dans le parc de la Perle du Lac. Face à Cologny. Byron était une vedette de son temps: sur la rive droite, un hôtelier louait une longue-vue pour épier les Anglais à la réputation sulfureuse… La balade conduit à la limite des fortifications de l’époque, et devant le bâtiment des anciennes prisons, au pied de la cathédrale. Là où Justine, accusée du meurtre de William, sera enfermée. S’ensuit un passage dans la vieille ville, puis à Plainpalais, naguère une campagne prisée par les promeneurs. Enfin, le cimetière de Plainpalais, où réside, dans la fiction, la famille de Victor. Mary situe son action deux ou trois décennies avant son temps, occasionnant quelques anachronismes. Par exemple, il n’y pas de pierres tombales, alors encore interdites par les protestants.

«La Genève du roman est irréelle, imaginée plus qu’observée, peu palpable. En réalité, les personnages sont des Anglais…» estime Daniel Vulliamy, qui agrémente la marche de citations dans le texte original.

De fait, pendant les orages de l’été 1816, Mary Shelley a malaxé les curiosités scientifiques du moment, et des sujets de dissertations animant la campagne de Cologny. Les premiers travaux sur l’électricité; une fascination pour les savants occultes; ainsi que quelques mythologies, à commencer par Prométhée enchaîné, que Shelley traduisait pour Byron. Boris Karloff l’a fait oublier, mais dans sa retraite, la créature de Frankenstein, qui parle fort bien, a lu; entre autres, le Werther de Goethe, et Le Paradis perdu, de Milton, cité en exergue.

Le savant maudit tente, en vain, de concilier romantisme et rêve scientifique de démiurge; son presque-homme, lui, tient davantage de Rousseau que du roman gothique. Le «monstre» est né bon. C’est le rejet des hommes qui le rend mauvais, et le pousse à exiger, sous peine d’un déchaînement de violence, une compagne qui puisse l’accepter tel qu’il est. A ce titre, Frankenstein est pétri d’un certain patrimoine genevois…

Dans le parc de la Villa Diodati ne subsiste aucun arbre de l’époque des poètes anglais. Et l’intérieur, invisible, n’a plus aucun rapport avec les pièces d’époque: un temps, l’édifice fut transformé en hôpital. Les propriétaires ont peu de demandes d’amateurs férus de fantastique; une par année, estime la gouvernante. Cette demeure carrée, ses anguleux motifs de fer forgé aux balcons, et son parc invitant à toute rêverie, n’en gardent pas moins leur place unique dans la littérature.

Prochaine visite guidée «La Genève de Victor Frankenstein»: le samedi 3 septembre, dès 14h. Rens. 022/328 08 77.

Spectacle «Frankenstein» dans le parc du château de Coppet, mise en scène Gérard Demierre. Jusqu’au 17 septembre. Rens. www.frankenstein-coppet.ch