Deux hommes, deux styles. Maurice Beghetti, chef de l’unité de cardiologie pédiatrique des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et René Prêtre, chirurgien du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), prennent ensemble dès le 1er janvier les rênes du pôle lémanique de cardiologie et de chirurgie cardiaque pédiatriques.

A la fois cardiologue et manager, Maurice Beghetti dirigera le centre universitaire romand. Il partagera son temps à 50% entre Genève et Lausanne. René Prêtre, dont la dextérité est reconnue jusqu’à l’extrême est de la Suisse, sera codirecteur et coordinateur de la chirurgie cardiaque pédiatrique des deux villes lémaniques.

Après avoir dirigé le Département de cardiologie enfantine au Kinderspital de Zurich, ce médecin médiatisé, nommé Suisse de l’année en 2009, avait fait un retour remarqué au CHUV en 2012. «La précision du chirurgien tient à une certaine connexion du cerveau aux mains. C’est une particularité qui se voit. René Prêtre est un prestidigitateur», dit Maurice Beghetti. Le praticien préférant le bloc au bureau, il laissera les tâches administratives à son confrère.

350 à 400 opérations du coeur chaque année

A l’origine du projet: la volonté politique des deux cantons lémaniques de réunir les compétences des deux hôpitaux universitaires dans le traitement des problèmes de cœur chez les enfants. Le pôle réunit une quinzaine de médecins, cardiologues et chirurgiens confirmés ou en formation, et donnera lieu à 350 à 400 opérations cardiaques chaque année.

Le temps où un expert isolé était la seule chose dont un patient avait besoin est révolu. Nous avons besoin d’équipes multidisciplinaires.

La mission de Maurice Beghetti: assurer la capillarité des savoir-faire pour développer des programmes de recherche communs, former des jeunes médecins, trouver des connexions avec des institutions telles que l’EPFL et «rendre le centre compétitif au niveau national et international». Son défi: amener chaque individu à se mettre au service d’un système. «Le temps où un expert isolé était la seule chose dont un patient avait besoin est révolu. Nous avons besoin d’équipes multidisciplinaires», dit le nouveau directeur.

Des mots qui résonnent comme un mantra. Car la naissance du Centre universitaire romand de cardiologie et chirurgie cardiaque pédiatriques ne s’est pas déroulée sans complications.

Une lente incubation

Les liens se tissent depuis deux ans déjà, entre les équipes spécialisées des institutions romandes. René Prêtre, le chirurgien cardiaque du CHUV, travaille depuis mars 2014 à 20% pour les HUG: il opère un cœur d’enfant à Genève chaque semaine. Son arrivée avait éveillé de vieilles rivalités dormantes d’un pôle à l’autre de l’Arc lémanique. L’ancien chef de la chirurgie cardiovasculaire des HUG, Afksendiyos Kalangos, refusant de voir son confrère lausannois promis à la direction de la chirurgie au sein du futur centre, avait démissionné avec fracas en juin dernier.

Nous construisons un outil pour la prochaine génération de médecins, qui n’aura plus d’a priori sur ce mode de fonctionnement. Car c’est ainsi qu’on obtient le meilleur enseignement, la meilleure recherche et la meilleure qualité des soins, pour le bien des patients.

Maurice Beghetti n’aime pas évoquer cet épisode de l’histoire, qu’il estime désormais classé. «Lausanne et Genève ont été longtemps en compétition, l’avenir est à la collaboration. Chaque personne compte, qu’elle soit des HUG ou du CHUV. Nous construisons un outil pour la prochaine génération de médecins, qui n’aura plus d’a priori sur ce mode de fonctionnement. Car c’est ainsi qu’on obtient le meilleur enseignement, la meilleure recherche et la meilleure qualité des soins, pour le bien des patients», affirme-t-il.

René Prêtre ne contredit pas cet optimisme: «Les gens ont envie de jouer le jeu, cela nous motive. Cette fusion des compétences aura un rôle très positif pour les enfants et pour la reconnaissance des institutions.» De son coéquipier, il dit qu’il est «taillé» pour endosser des responsabilités: «Il saura faire en sorte qu’on ait une philosophie commune.»

Recherche et engagement humanitaire

D’aussi loin qu’il se souvienne, Maurice Beghetti, 55 ans, a voulu être médecin. Les enfants, souvent, gardent un souvenir angoissé de l’adulte en blouse blanche, des effluves de désinfectant et de la spatule de bois rêche sur la langue. Lui évoque avec un sourire ses premières visites chez le docteur. Il garde en mémoire avant tout l’homme qui le soignait, «gentil, agréable, humain, disponible».

Quelques années plus tard, au début de sa carrière, Maurice Beghetti a retrouvé son ancien pédiatre, le docteur Dayer. Il est devenu son interne durant quelques semaines, dans un cabinet privé.
Rien ne le prédisposait à s’occuper des cœurs malades. A l’origine de sa spécialisation, il évoque la présence bienveillante de plusieurs «mentors» dans son parcours aux HUG. Des portes qui s’ouvrent, un engagement personnel dans son travail «qui n’est pas passé inaperçu», des moments que l’on saisit.

Reconnu dans son milieu mais peu connu du grand public, Maurice Beghetti esquive les projecteurs. A côté de son activité clinique, il s’investit depuis plusieurs années dans la recherche. Il s’évertue à cerner une maladie du cœur, complexe et incurable: l’hypertension pulmonaire.
Le cardiologue a commencé à s’y intéresser au début des années 1990, après la découverte d’un traitement aux effets très prometteurs sur un petit patient. «Dans ce genre de moment, on saisit le sens de notre travail.» Aujourd’hui, l’hypertension pulmonaire n’a toujours pas de remède. Avec d’autres experts américains, canadiens et français, le médecin genevois a créé un registre de près de 700 malades pour observer ce syndrome qui touche un enfant sur un million.

«La mort d'un enfant est toujours difficile»

La majorité des petits patients que reçoit Maurice Beghetti aux HUG sont touchés par une malformation cardiaque congénitale, un mal qui frappe environ 1% des naissances. Certains viennent d’Ethiopie, d’Algérie ou de Géorgie. Le cardiologue a cofondé, avec d’autres personnalités genevoises, une fondation, Let it Beat, qui offre la possibilité à des enfants de l’étranger de venir à Genève se faire opérer du cœur. Parmi les donateurs: Stan Wawrinka.

Comment réagir au décès de petits patients? «C’est toujours difficile. La mort d’un enfant, pour la famille, est la plus inacceptable qui soit.» Parler aux parents ne s’apprend pas dans un manuel. Aux yeux de Maurice Beghetti, c’est aussi «une question d’éducation».

Son éducation à lui était placée sous le signe de la «loyauté» et du «respect». Ses parents, immigrés italiens, sont arrivés en Suisse dans les années 1950, dans le quartier alors populaire de Carouge. Son père travaillait sur des chantiers. «Mes parents m’ont enseigné la valeur du travail et de la famille.» Un point commun avec René Prêtre, qui a grandi à Boncourt dans le Jura, dans une famille modeste de paysans.