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Mauro Poggia, adroit politique et maître de l’esquive

Si le conseiller d’Etat MCG est considéré comme un travailleur, fin connaisseur des dossiers, il n’a pourtant pas entrepris de grandes réformes sur des sujets sensibles. Très attaqué ces derniers temps par la droite sur sa politique de santé, rien ne dit cependant qu’il le payera dans les urnes

Mauro Poggia n’est pas homme à tempêter pour un rien. Affable, obligeant, le verbe parfois cinglant mais toujours élégant, le conseiller d’Etat MCG, ancien avocat, est d’ordinaire maître de ses humeurs. Aussi est-ce avec étonnement qu’on le trouve ce matin-là au bord de la jérémiade. C’est qu’une polémique allumée sur la reprise en main prétendument calamiteuse de l’Office cantonal de l’emploi, dont il a la charge avec la santé et les affaires sociales, lui reste en travers de la gorge.

«Mon bilan? C’est ce que j’ai réussi à faire malgré l’opposition de tous. Il ne s’en est pas trouvé un pour apprécier mon élection, chacun pensant que je prenais la place du sien conseiller d’Etat. On allait donc me surveiller trois fois plus que les autres. Et néanmoins, j’ai fait passer des idées. Mais je dois percoler du bas vers le haut, comme sur l’emploi.»

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Un parti miné par les défections

Convaincre la base d’abord, pour faire oublier qu’il est un élu du populiste MCG. De fait, il y est partiellement parvenu. Alors que son parti est miné par les défections, qu’il crée de l’instabilité parlementaire, Mauro Poggia s’en est en quelque sorte affranchi, désormais seul en son royaume. Ce qu’il traduit ainsi: «Faire de la politique sans parti pris ni dogmatisme.» Une vision de lui-même pas loin d’être partagée par Jean Batou, député d’Ensemble à gauche: «C’est un vrai politique, capable d’avancer mais aussi de reculer, qui ne fonctionne pas à la testostérone. Ce qui en fait un adversaire encore plus redoutable.» Habile négociateur, il est parvenu à un compromis en été 2016 avec les militants de la cause des migrants, ainsi que dans l’affaire des sous-traitants des EMS. Quant à la préférence indigène à l’embauche, elle aura passé en cinq ans du statut de gros mot à celui de principe admis.

«Maître dans les effets d’annonce»

Des petites victoires qui ne sauraient cacher le fait qu’il lui manque une réussite éclatante. Certes, et malgré une conjoncture défavorable, le taux de chômage a reculé un peu, à 5,2%. Mais la préférence indigène ne convainc toujours pas les patrons: «Entre les slogans du MCG et leur application, il y a un pas qu’il n’est pas parvenu à faire franchir aux entreprises, assène le député socialiste Thomas Wenger. Il est passé maître dans les effets d’annonce mais sans résultat tangible.» Et ce ne sont pas ses projets de loi pour aider les chômeurs âgés, déposés en janvier dernier, qui inverseront la tendance. Président du PDC, Bertrand Buchs synthétise de façon lapidaire: «Mauro Poggia, c’est beaucoup de bruit pour rien.»

Le fait que ce démocrate-chrétien soit médecin n’est pas étranger à ce jugement. Car, sur la santé, le ministre est vertement attaqué par la droite, qui l’accuse de s’être mis à dos les cliniques privées et les médecins, lui jusqu’ici considéré comme le pourfendeur des assureurs maladie: «Mauro Poggia est dogmatique sur la politique de soins, ce qui est dommageable pour le porte-monnaie des assurés, estime le député UDC Thomas Bläsi, candidat au Conseil d’Etat. Entre l’ouverture totale mise en œuvre à Zurich et ce qu’on vit à Genève, il ne veut pas envisager un entre-deux. Mais de manière générale, je dois reconnaître qu’il travaille beaucoup.» Philippe Morel, député PLR et chirurgien qui rêve d’étripailler le ministre: «Les primes ont augmenté de 20% en quatre ans, les Hôpitaux universitaires genevois (HUG) sont devenus un paquebot ingérable qui coûte 20% plus cher que le CHUV.»

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La hausse des primes? La faute aux autres

A l’attaque au bazooka répond ainsi la fine lame Poggia: «Si l’on considère que je suis responsable de la non-baisse des primes, c’est aussi l’échec de tous les chefs cantonaux de la Santé.» A l’entendre, on dirait bien que la hausse des primes, c’est la faute des autres. A la droite qui veut sa part de gâteau, aux Chambres fédérales qui refusent aux cantons de pouvoir réguler l’ouverture de cabinets ou de pouvoir créer une caisse de compensation cantonale: «La Confédération se fiche de la réforme du système, car elle ne paye pas! Est-ce que la santé de la nation vaut moins que la sécurité assurée par notre armée?»

A l’aise, l’avocat Poggia, dans le rôle du procureur. Car il sait bien que c’est sur la santé qu’il est attendu au contour. La droite l’a bien compris, qui rivalise de projets – programme santé 2018 et motions du PLR, lancement des Assises de la santé sous l’égide de l’Entente. Autant de coups de tranchant envers la politique du ministre, qui refuse de collaborer avec les cliniques. Voici d’ailleurs la riposte qu’il leur réserve: «Des parlementaires fédéraux leur ont mis dans la tête que la grenouille pouvait devenir aussi grosse que le bœuf. Si j’assouvis l’appétit des cliniques, j’affaiblis les compétences des HUG. Avec la grève des chirurgiens de la main, on a eu la démonstration que dépendre d’acteurs de la santé qui raisonnent en termes de rentabilité est un risque énorme en termes de planification.»

«Il faut repenser l’aide sociale»

Des risques, Mauro Poggia n’en a pas pris beaucoup sur la politique sociale. En oscillant entre la volonté de servir des prestations convenables et bien ciblées et celle de traquer les incitatifs du système, il est resté au milieu du gué. Il faut dire que le parlement l’a puni par deux fois au moins sur ses tentatives de supprimer ici un subside d’assurance maladie, là le supplément d’intégration. La gauche ne le lui a pas pardonné: «En début de législature, il a attaqué les prestations sociales pour des économies de bouts de chandelles, estime Christian Frey, député PS. Après, il a mis de l’eau dans son vin et a mouillé sa chemise, sur le handicap notamment.» Le ministre est en revanche parvenu à récupérer 24,5 millions de francs, dont 8 déjà perçus, de fraudes à l’aide sociale, grâce à son opération d’amnistie. «Il possède les moyens intellectuels et les compétences techniques, assure la députée PLR Simone de Montmollin. Mais on n’a pas vu de grandes réformes. Il a timidement essayé, mais son groupe ne l’a pas soutenu. C’est lui le premier responsable de ses échecs.»

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S’il rêve de parvenir à baisser les entraves au retour à l’emploi et à augmenter les incitatifs, Mauro Poggia admet cependant: «Il faut repenser l’aide sociale, car c’est un fourre-tout.» Une phrase qui résonne comme un aveu d’impuissance, puisqu’il faut en déduire que cinq ans n’auront pas suffi: «Quand un conseiller d’Etat arrive, il lui faut deux à trois ans pour comprendre et établir un constat avant d’entreprendre un si énorme chantier.»

On le voit venir: ce sera chose faite s’il est réélu. Et à quoi cela ressemblerait-il? A mettre toutes les aides sous un même toit, y compris celles qui dépendent d’autres départements. Vœu pieux ou vague promesse? Espoir évasif, dirait-on. Mais donnez-lui un parlement plus stable et vous verrez peut-être le négociateur à l’œuvre. Lui dont la définition de la réussite est «faire davantage qu’administrer».


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