«Il faut être moins généreux envers ceux qui s’installent à l’aide sociale»

Le Temps: Que vous inspire ce cas?

Mauro Poggia: Il prouve ce que je répète sans cesse, à savoir que l’aide sociale est très généreuse à Genève! Hasard des circonstances, il se trouve que j’avais commandé à mes services un rapport sur les écarts entre l’aide sociale et le revenu du travail. Je viens de le recevoir, et il montre que beaucoup trop de gens peuvent être tentés de s’installer durablement à l’aide sociale. Surtout les familles avec enfants.

– Pourquoi?

– Parce que la différence entre les montants d’aide et les revenus du travail n’est pas suffisante pour inciter les gens qui le peuvent à retourner en emploi. Il est assez normal que les gens préfèrent la sécurité à l’incertitude du marché de l’emploi. D’autant plus qu’en général, ce sont les bas salaires qui sont l’alternative à l’aide sociale. Dans le cas que vous me soumettez, vous voyez quel salaire il faut atteindre pour soutenir la comparaison! Pour parvenir à un revenu de près de 9000 francs mensuels brut, un seul salaire n’y suffirait évidemment pas. Ce qui forcerait alors les deux membres du couple à travailler.

– Que comptez-vous faire pour les y inciter?

– Il faut d’abord investir dans la formation, car la concurrence est rude à Genève. Il faut aussi être moins généreux envers ceux qui s’installent à l’aide sociale. Par exemple en supprimant la généralisation du supplément d’intégration, qui doit être réservé à ceux qui font un réel effort de réinsertion. Parallèlement, il faudra adapter le forfait d’entretien de base, qui ne l’a pas été depuis des années, ainsi que le montant du loyer maximum considéré, qui n’est plus en rapport avec la réalité genevoise. Il faut résolument une approche globale de l’aide sociale, car de quelque service étatique qu’elle provienne, il s’agit bien des poches d’un même pantalon!

– Est-ce le prix à payer pour maintenir un Etat social?

– C’est l’argument d’une certaine gauche dogmatique, qui crie systématiquement au démantèlement de l’Etat social. Mais un Etat social sans justice n’en est pas un et sa pérennité est en péril. Quand on voit le cas de cette famille, je ne suis pas sûr que tout le monde trouve cela juste, même les gens qui gagnent un salaire médian (7510 francs). Sur ce terrain, deux visions de l’Etat s’affrontent. Je pense que responsabilité individuelle et solidarité ne sont pas antinomiques. Le problème chez nous, c’est que la solidarité commence trop tôt ou finit trop tard. Déplaçons le curseur.

– On en est loin, quand on voit le Centre social protestant (CSP) inciter les gens à faire appel aux aides sociales!

– Une telle attitude me désole. Un organisme largement subventionné par l’Etat, qui, au-delà de l’indépendance que l’on doit lui reconnaître, adopte une position militante et revendicatrice doit nous questionner. Les montants de l’aide sociale augmentant chaque année, il faut croire que les gens savent où s’adresser sans qu’il soit nécessaire de faire de la «promotion»! Je rappelle que l’an dernier, le budget de l’aide sociale a dépassé de 22 millions de francs le budget prévu. D’ailleurs, les personnes assistées deviennent malheureusement une force politique si importante que certains partis ont compris qu’il serait stupide de se priver de cet électorat. Le risque, c’est que l’Etat crée de l’assistanat pour s’en nourrir, de manière exponentielle. Pensez qu’il y a 30% de personnes non imposables à Genève! Comment faire passer à ces personnes un message critique sur l’aide sociale? Du coup, le désir de plaire des politiques prend parfois le dessus sur la nécessité de bien faire, et le court terme ignore les risques du long terme. Quand on voit les attaques subies pour une réforme élémentaire, je comprends que certains baissent les bras et ne fassent rien.

– Vous semblez découragé!

– Pas assez pour ne plus rien entreprendre! Je me suis attaqué dernièrement aux subsides à l’assurance maladie, car un subside intégral est accordé à hauteur de la prime moyenne cantonale (PMC) en cas de ressources insuffisantes. Je voulais que, dorénavant, seule la différence entre le total des charges et des ressources soit allouée, plutôt qu’un «tout ou rien», selon que l’on soit en dessous ou au-dessus de la PMC. Eh bien, un référendum a été lancé, car certains considèrent normal de faire payer l’Etat alors que l’on pourrait le faire soi-même. Je ne peux tout de même pas maintenir une loi absurde qui nous fait perdre des millions dont nous avons besoin ailleurs, précisément dans le social!