Genève

Comment Mauro Poggia a hérité d’un département mammouth

Le conseiller d’Etat MCG a tenté d’éviter le dépeçage du département de Pierre Maudet, sans succès. Les dissensions sont de plus en plus manifestes au gouvernement

Ce qui se trame en coulisses au gouvernement genevois commence à ressembler dangereusement à la série télévisée américaine House of Cards version locale. Où il est question de manœuvres et de jeu en eaux troubles.

Mercredi, les prérogatives de Pierre Maudet ont fondu, l’exécutif le privant définitivement de toute la Sécurité, qui passe aux mains de Mauro Poggia, ainsi que de la surveillance des communes, qui revient à Thierry Apothéloz. Désormais le roi est nu, avec un nouveau Département du développement économique, composé d’un seul service d’une vingtaine de fonctionnaires. Devant la presse, le Conseil d’Etat a joué la concorde en expliquant que la décision avait été prise à l’unanimité, moins la voix de Pierre Maudet. En réalité, l’histoire est plus complexe.

Depuis l’éclatement de l’affaire Maudet, des positions se sont dessinées au sein du collège. A une extrémité, le nouveau président, Antonio Hodgers, le seul qui ne se prive pas de porter l’estocade à Pierre Maudet au gré des développements de l’affaire. A l’autre extrémité, Mauro Poggia, le plus ouvertement enclin à la bienveillance vis-à-vis du réprouvé. Au milieu, un ventre mou, oscillant selon les circonstances, les loyautés personnelles et les intérêts particuliers. Ce qui fait dire à un observateur que «Mauro Poggia occupe le rôle central de bascule. Antonio Hodgers étant soucieux d’éviter des décisions à quatre contre trois, qui marqueraient la division, c’est donc Mauro Poggia qui fait office de pivot.»

Réunion à cinq

La semaine dernière, Pierre Maudet avait encore bon espoir de troquer la Sécurité contre un autre dicastère. L’Office cantonal de l’emploi? L’Office cantonal des systèmes d’information et du numérique? L’Office des poursuites? Plusieurs options sont sur la table. Mauro Poggia n’est pas favorable à la stratégie d’un dicastère croupion, même s’il n’est pas prêt à lâcher l’Emploi, sur lequel il a passablement capitalisé, avec sa préférence cantonale. «Pour moi, laisser à Pierre Maudet un département riquiqui n’était pas d’emblée l’option idéale, ne serait-ce que pour les collaborateurs. En revanche, lui attribuer un domaine peu exposé et peu visible eût été une bonne chose. C’est effectivement à ma demande que nous nous sommes donc réunis à cinq dimanche soir.»

C’est ici que les versions divergent. Selon une source, Mauro Poggia aurait alors changé d’avis, privilégiant la stratégie de la portion congrue: «Alors que le collège s’était laissé convaincre du bien-fondé d’attribuer autre chose à Pierre Maudet, cette réunion a servi à prendre acte du changement de position de Mauro Poggia.» Ce n’est pas ce que dit ce dernier: «J’ai compris que mon option n’avait pas les faveurs de la majorité et je me suis donc incliné devant ce choix, qui avait aussi ses arguments.»

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Quoi qu’il en soit, Mauro Poggia prend l’initiative, le lundi, de prévenir Pierre Maudet de la tournure des discussions au cours d’une réunion bilatérale, après en avoir informé ses collègues. Certains croient déceler un nouveau revirement de Mauro Poggia, revenant à sa position initiale de céder une part du gâteau. Mais il ne sera pas suivi. Après quatre heures de discussions, mercredi matin au Conseil d’Etat, Pierre Maudet voit partir la Sécurité sans une miette en échange, malgré le soutien de Mauro Poggia et de Nathalie Fontanet, qui essaient d’agrandir un peu le costume de leur collègue. Si les deux se rallient à la majorité sur le vote final d’un département dépecé, «pour éviter de créer une crise dans la crise», ils manifestent leur désaccord sur certains sous-votes, ramenant le score à quatre contre trois: «Il est vrai que j’ai effectivement voté initialement pour un département plus étoffé, considérant que le contraire était inutilement humiliant», déclare Mauro Poggia.

«Je me méfie de l’effet de meute»

Dans un moment où toute parole est interprétée sous l’angle du soutien ou de l’opposition à Pierre Maudet, Mauro Poggia est guidé par cette conviction: «Je me méfie de l’effet de meute. Il n’est pas question pour moi de minimiser les fautes commises par Pierre Maudet, lesquelles entament gravement sa crédibilité, mais je ne peux pas avoir le sentiment de frapper un homme à terre.» Dans la meute, le magistrat classe aussi les médias, «qui diabolisent aujourd’hui celui qu’ils ont excessivement admiré, sans l’introspection nécessaire à l’équilibre».

Quoi qu’il se soit passé au sein du collège gouvernemental, la séquence de cette semaine n’est pas de nature à rassurer sur son bon fonctionnement. A cela s’ajoute un département mammouth aux mains de Mauro Poggia. Parviendra-t-il à le gérer? «Si je réponds oui, on dira que je suis prétentieux. Si je réponds non, que je suis inconscient. Lorsque je suis arrivé au Conseil d’Etat en 2013, j’étais attendu au contour sur l’emploi, le social et la santé et je crois que j’ai surmonté les difficultés.»

Son étiquette MCG devrait toutefois le créditer d’a priori favorables au sein de la police, même si cette dernière a déjà eu la peau de trois conseillers d’Etat. Très opposé à la loi sur la police (Lpol) de Pierre Maudet, le corps de police doit se féliciter de cette rocade, à entendre Mauro Poggia sur cette question: «Il faut faire un bilan et être capable de revenir sur certains points.» Même l’héritage laissé par Pierre Maudet semble compromis.

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